Et puis, un jour, nous perdons pied

Et puis, un jour, nous perdons pied

Miguel d'Azambuja

Editions Gallimard, 2010

Bloc-notes

Et puis, un jour, nous perdons pied

Il y a des textes dont la lecture procure, outre un immense plaisir, un double soulagement. Celui, d’abord, de constater que malgré les coups de boutoir rageurs et mercantiles de certains philosophes soi-disant hédonistes, la psychanalyse continue d’inspirer des ouvrages vifs, sensibles et non dogmatiques. Celui, ensuite, pour ceux qui ont eu le plaisir de côtoyer l’auteur, d’assister à la transformation et à la maturation d’une pensée fort érudite, déjà développée dans la thèse de doctorat sur la position héroïque qu’il a soutenue il y a quelques années. Perdre piedrésonne pour M. de Azambuja avec une multitude de formes de chute, d’effondrement, de frayeur et de douleur, mais aussi avec l’inverse : un ressaisissement, un pied de nez au refoulement. « Ces moments où nous perdons pied (…) nous donnent des nouvelles de nous-mêmes » (p.25). Alors, celui qui pensait être solidement ancré dans le sol et qui vacille, s’interroge. Cela peut être l’occasion d’une rencontre analytique. Mais le divan n’est pas là pour reconstruire un sol et des murs à la va-vite. Nous le savons. L’analyse impose une déprise. Tumul­tes et tremblements attendent le patient et l’analyste s’engageant dans une aventure qui pourrait sembler folle tant elle ignore ses propres buts. Heureusement on se souviendra d’Ulysse, et du merveilleux poème de Cavafy : « Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. » (C. Cavafy, Ithaque, 1911) On se rappellera égale­ment de Freud et de l’énoncé de la règle fondamentale : « Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui. » (S. Freud, Le début de traitement, 1904). C’est aussi cela le programme de l’analyse : être accompagné pour apprendre à être seul sans justement perdre pieds. « La chute est aussi logée au fond de nous-mêmes, elle a déjà eu lieu parfois ce sont les détails du monde qui viennent la réveiller. » (p. 26) Même de minuscules chutes peuvent nous ébranler lorsqu’on ne parvient pas à « retrouver le sol ». Ainsi ce patient qui décide de ne pas aller à un rendez-vous amoureux quand une goutte de sueur tombe sur sa chaussure, alors qu’il s’était penché pour refaire son lacet. Il y a d’autres vacillements comme ceux tragi-comiques de Charlie Chaplin et de Buster Keaton. Et puis il y a les profonds effondrements, ceux des funestes destins placés sous le noir blason de la mélancolie et de son cortège d’affects et de défenses, la rage, la honte ou le triomphe. Parmi ces destins : la colère noire de Xerxès qui voit ses ponts engloutis par les flots, le vieil homme et ses coulures noires au front dans les dernières images de Mort à Venise, ou le sang noir d’Ajax, ce héros dans la chute.  En contre-point on trouve la couverture, le recouvrement, celui d’Achille « fou de douleur » à la mort de Patrocle son ami qui « se couvre de cendre et s’allonge dans la poussière ». C’est que l’écroulement d’avoir perdu l’objet et le recouvrement par l’objet et par son ombre fonctionnent ensemble dans la tragédie mélancolique.

Le lecteur rencontrera un Icare qui bénéficie ici d’une tendresse particulière. « Si Icare va vers le soleil, c’est parce qu’il se noie, sa chute est en fait une rechute. Il se noie, et il ne sait faire autrement que s’exiler dans les airs, se mettre à l’abri et survivre » (p 21).  Comment ne pas penser au drame interne qui tenaille les patients toxicomanes, que l’auteur connait bien pour avoir travaillé plusieurs années auprès d’eux ? Ce texte doit également sa consistance à la place donnée aux lignées d’homme, aux filiations. Il y a Priam, roi de Troie et ses fils Pâris et Hector, Dédale fabriquant des ailes pour la liberté et la perte de son fils Icare. Le propre père de l’auteur est évoqué en écho à sa terre natale, le Pérou. Sa figure apparait par petites touches, à la manière dont les traces mnésiques se lient et se délient aux affects dans la cure. Même lorsque nous avons eu un père, nous en choisissons d’autres. Ces liens n’échappent pas au transfert. M. de Azambuja s’inscrit dans la filiation de J.B. Pontalis, ce « détective flâneur » dont il partage le style poétique, de M. Gribinski, ou de P. Fédida duquel il suivit le séminaire à Paris VII et qui dirigea sa thèse. Ce dernier affectionnait le modèle de la tectonique des plaques comme métaphore de l’appareil psychique. Ici les tremblements de la terre et des hommes, illustrent autrement ce qu’est perdre pied. Enfin l’héritage de Freud, grand lecteur de Sophocle se retrouve par déplacement dans les références aux mythes grecques, à Ovide ou à Homère.

A maints égards, la lecture de ce livre évoque une séance d’analyse, dans le sens où elle invite constamment à la libre association. L’interprétation n’est qu’une proposition, ou elle risque d’enfermer le discours dans un systématisme paranoïaque. Toute œuvre retentit différemment chez celui qui la contemple. Ainsi, là où l’auteur ne voit aucune nostalgie entre M. Mastroianni et A. Ekberg dans l’Intervista de Fellini, d’autres tiendraient cette scène comme la quintessence même du regret de ce qui fut et ne pourra plus être. Pour certains, dont je suis, cette scène lève le refoulement sur notre condition et notre finitude. Nous sommes aussi invités à la remémoration. En évoquant Barthes et son Journal de deuil, celui de sa mère, on se souviendra que tout était déjà là, dans Fragments du discours amoureux. L’écrivain était pris dans les mêmes tréfonds mélancoliques. Comme si la perte attendait son objet, un objet sitôt perdu qu’il vient d’être trouvé. Et M. de Azambuja de rappeler que le temps immobile du deuil chez Barthes, est l’effet du télescopage des temps tels qu’ils résonnent dans l’analyse qui ne cesse ne nous soumettre au deuil.  En 2000, dans un ouvrage intitulé Cent ans après, P. Froté posait plusieurs questions aux grands noms de la psychanalyse française, parmi ces questions : la psychanalyse, science ou art ? Et puis, un jour, nous perdons pied, y répond en partie. L’analyse tient de l’art car l’analyste dispose de bien peu de chose pour traiter le pulsionnel qu’il reçoit des patients, si ce n’est la sublimation.