Une limite ne se crée pas sans effort ni douleur. En séparant et contenant, la limite induit un intervalle temporel et spatial favorisant un mouvement, un rythme. En permettant de sortir d’une fusion aussi chaotique que potentiellement mortelle, l’action de la limite est une naissance permettant à des formes de se constituer les unes par rapport aux autres. Dans le mythe théogonique des origines (Hésiode), la limite ne s’institue pas sans un reste de violence faite au corps : le geste qui libère est aussi celui qui blesse. Une limite ne se constitue donc jamais sans une perte inscrite dans le corps du récit lui-même. En introduisant un écart entre deux êtres, elle ouvre la possibilité d’un lien, de l’amour comme de la haine. Pour qu’il y ait une scène psychique, pour qu’un affect, une représentation, un mouvement pulsionnel puisse se figurer plutôt que de rester à l’état de décharge brute ou d’agir, il est nécessaire qu’un bord puisse d’abord contenir, retenir et empêcher les débordements hémorragiques indéfinis. C’est sans doute là tout le problème de la mélancolie et des états-limites dans lesquels le sujet souffre moins d’avoir trop de limites que de ne pouvoir s’appuyer sur aucune.
Chez certains sujets aux limites, ce n’est pas tant la continuité qui fait défaut que la naissance elle-même. À leur contact, le clinicien découvre combien il manque de monde, combien il manque de scènes, de pairs, d’interlocuteurs, de médiations symboliques pour que le désir puisse se vivre, s’éprouver et trouver une forme. Une question se pose alors au clinicien : assiste-t-on, avec ces sujets, à une dérive ou à un naufrage ? Cette interrogation demande à être tenue dans son ambiguïté énigmatique. Tandis que la dérive suppose un déplacement, une traversée, la possibilité que quelque chose d’inattendu advienne au sujet qui erre, le naufrage, lui, risque l’engloutissement, la perte de bord, et l’impossibilité de revenir. Romain Gary/Émile Ajar (1972, p. 224), dans Gros-Câlin, l’écrit si bien : « J’éprouvais un surplus américain de moi-même pour cause d’absence et de zéro, dont seules la tendresse et une douce étreinte pouvaient me débarrasser. Lorsqu’on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins, moins on existe et plus on est de trop […] on a envie d’essuyer tout ça, de passer l’éponge ».
La clinique psychanalytique nous apprend à entendre dans la tension entre ces deux figures : un même mouvement peut commencer comme dérive et finir en naufrage ou, inversement, une traversée qui a pris la forme du naufrage peut être reprise après coup et devenir matière de parole, d’histoire, de forme. Et si souvent, avec ces sujets, le silence rend fou, il s’agira de parler, non pas pour répondre ou pour dire, mais pour inviter à faire naître et soutenir la fonction d’interlocuteur. Ces sujets « non-nés » apportent souvent dans leurs cures une absence de récit, d’histoire : ils n’ont pas donné naissance à une narration d’eux-mêmes. Une « vie en creux » semble les caractériser avec cette impression d’être à côté de la vie plutôt que dedans. L’affect semble plat ou excessif ; l’émotion, étrangère, comme venant d’ailleurs. Tout se passe comme si l’existence se trouvait marquée par une attente sans terme : attente de quelque chose qui ne vient pas parce que ce quelque chose aurait dû venir au tout début.