Kiki Smith
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Kiki Smith

Kiki Smith, La Monnaie de Paris. Jusqu’au 9 février 2020

Après avoir vu les grandes expositions de l’automne, très fréquentées, ou avant de vous y rendre, vous pourriez aller voir une belle exposition consacrée à une artiste encore peu connue en France, dans un lieu calme et inspirant, sans queue ni réservation. C’est Kiki Smith, à la Monnaie de Paris, qui décidément expose des artistes importants et originaux. Mais on apprend ces jours-ci que l’aventure se termine avec Kiki Smith car la direction de La Monnaie a décidé d’arrêter là cette suite d’expositions d’artistes contemporains, insuffisamment rentables, et de s’ouvrir à d’autres formes de création comme la mode, l’artisanat, le design et de promouvoir les collections de médailles frappées par La Monnaie, comme celle dédiée à Johnny Halliday ou La Joconde en or pur… Raison de plus pour s’y rendre, non sans une certaine nostalgie de voir disparaître de petites institutions muséales, dépassées par de grandes institutions privées, comme Vuitton ou Lafayette Anticipations.

Kiki Smith est une artiste américaine, fille de Tony Smith, sculpteur connu, précurseur du minimalisme. Elle est considérée comme une artiste féministe, sensible aux luttes pour les droits des femmes et aux questions de genre et d’identité sexuelle. D’emblée, il apparaît que le sujet principal de ses sculptures est le corps féminin, ou parfois une petite fille, qui nous accueille dans la cour, puis se décline tout au long de l’exposition, sous des formes très diverses, et réalisées avec des matériaux hétéroclites comme le bronze, le plâtre, le verre, la porcelaine, la tapisserie, le papier, ou encore la cire.

Mais elle porte sur le corps de la femme un autre regard que celui des artistes-hommes, et ce n’est pas non plus un regard qui dénonce la domination masculine, ou qui revendique un pouvoir comme chez Orlan ou Louise Bourgeois. Chez Kiki Smith, c’est une autre manière d’habiter le corps et d’occuper l’espace.

Qu’est-ce qu’habiter un corps ? Au début elle a fait un stage en médecine d’urgence et ensuite elle se sert de moulages faits sur des corps réels. Le corps est la figure centrale de cette œuvre, visité de l’intérieur et de l’extérieur, et de plus en plus relié au cosmos. Avec la série toute récente de cyanotypes, réalisée en 2017, The Light of the world, elle nous plonge dans un espace cosmique bleu. « J’ai filmé les premiers rayons du soleil sur l’East River en allant me baigner au petit matin ».

Dans le très beau salon Dupré au premier étage, on entre dans son univers avec de grandes sculptures sur le thème de Sainte Geneviève, patronne de Paris. L’artiste avait vu une gravure au Musée Carnavalet, où on voit la sainte flanquée d’un loup et entourée de dizaines de moutons. Ce sujet qui associe le corps féminin avec des animaux a beaucoup inspiré Kiki Smith. Elle a installé trois femmes allongées, dormant chacune avec un agneau. Il se dégage une grande douceur poétique de ces couples femme-animal, baignés dans la lumière du ciel qui pénètre par les grandes fenêtres ouvrant sur la Seine.

On découvre au cours des salles, qui ne sont pas chronologiques, que ces œuvres sont une étape dans un étrange parcours, qui va des premières années de sa création consacrées à des fragments corporels, des organes et des fluides – pieds, crâne, estomac, système urinaire, cage thoracique -pour arriver à un corps unifié, mi-humain mi-animal, homme ou femme, enfant ou adulte. Son œuvre cherche à concilier les contraires, en cultivant le mélange des genres. Très influencée par la religion catholique dans laquelle elle a été élevée, confrontée au Sida, dont sa sœur est morte et qui a décimé ses proches, l’artiste est très attachée aux mythes et traditions religieuses, mais aussi aux contes de fées que lui lisait sa mère. Ainsi le Petit Chaperon rouge l’intéresse particulièrement avec la scène finale du conte où le bûcheron ouvre le corps du loup pour faire sortir la grand-mère et la petite fille. Cette scène illustre un thème privilégié de l’œuvre de Kiki Smith, l’idée d’une femme née d’un animal et le passage entre l’intérieur et l’extérieur du corps.

L’une des plus belles salles de l’exposition est celle qui expose les grandes tapisseries qu’elle réalise à partir de 2012, inspirées par la Tenture de l’Apocalypse d’Angers. Des figures oniriques apparaissent, dans une cosmogonie d’étoiles, de corps nus, d’animaux étranges, se situant entre rêve et réalité. Dans l’une d’elles, Cathedral, un loup nous saisit de son regard pénétrant et interrogateur.

Il ne faut surtout pas rater les vidéos, qui montrent l’artiste dans sa maison, où il n’y a pas de séparation entre les espaces personnels et les ateliers. « Entrez dans mon salon », dit-elle, et on entre dans une pièce entièrement remplie de son matériel artistique. En parlant, Kiki Smith ne peut cesser d’activer ses mains pour fabriquer quelque chose, tout comme, petite fille, elle et ses sœurs devaient passer des heures, après l’école, pour réaliser des maquettes et des pliages pour les sculptures de son père. Pour lui aussi, l’art occupait entièrement l’espace familial. Loin d’y voir une obligation fastidieuse, elle dit que c’était « un excellent moyen d’apprendre sur l’art, le monde et la communauté ».