Marlène Dumas. The image as a Burden
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Marlène Dumas. The image as a Burden

EXPOSITION
Fondation Beyeler à Bâle. Jusqu'au 6 septembre 2014

On la reconnaît tout de suite, Martha, la femme de Sigmund, parmi les portraits exposés pour l’été 2015 à la Fondation Beyeler de Bâle, de l’artiste sud-africaine Marlène Dumas. Pour le visiteur psychanalyste, ce tableau représentant une figure familière peut servir d’introduction à une œuvre peu connue en France, mais très reconnue internationalement. En effet, le portrait de Martha montre d’emblée la virtuosité, la profondeur, l’originalité, voire l’étrangeté de l’artiste.

Marlène Dumas est une artiste majeure de la fin du 20e et début du 21e siècle. Cependant, à l’encontre des modes, Marlène Dumas pratique le dessin et la peinture, qui plus est de la peinture figurative, et qui plus est encore de la peinture qui a comme thème central la figure humaine. On peut donc encore faire de la peinture actuellement, malgré Marcel Duchamp et les diktats des musées et des circuits du marché de l’art. Marlène Dumas reprend, ou prolonge, une tradition de l’histoire de l’art, où on retrouve Goya, Rembrandt, Titien, Velazquez …, mais la renouvelle complètement, en s’inspirant du pop, le cinéma, et surtout la photographie. Elle vit entourée de photographies issues de toutes parts (comme Bacon), mais elle précise – et c’est là l’originalité de sa démarche – qu’il y a tout un processus qui va de la photo qui est une image, à la peinture qui est une œuvre. Elle ne travaille jamais avec des modèles ou sur le vif. Ce qui l’intéresse, c’est la transformation de l’image. C’est une nouvelle façon de penser la représentation, et de définir la création artistique dans un monde envahi par les médias. Comment traiter le flot d’images qui nous submerge ? Telle et sa question. C’est une peinture d’interprétation, aux références multiples. Un exemple impressionnant est Blanche-Neige, où l’on voit une femme allongée, un visage blafard, un corps cadavérique, évoquant le Christ de Holbein de la Kunstmuseum de Bâle, tableau qui a fortement marqué Marlène Dumas. Le bras ballant, détaché, tenant un appareil photo, au-dessus d’un sol parsemé de Polaroids. Derrière elle, sept petits garçons, les nains, aux visages curieux et narquois. On est très loin de Walt Disney.
Le monde de Marlène Dumas est entièrement occupé par le thème de la mort et le thème de l’enfance. Nombreux sont les enfants, des bébés nouveaux-nés, qui semblent tout juste sortis du ventre maternel, porteurs de messages de l’autre monde, des fillettes, des garçons, souvent nus. Les événements politiques aussi ont une grande place, sur lesquels l’artiste porte le regard décalé de celle qui a été élevée par une famille occidentale dans un pays non-occidental. Appartenant aux classes dominantes de la colonisation, elle  témoigne de son identification aux classes opprimées, aux Noirs, elle, si blonde, comme on la voit dans la vidéo qu’il ne faut pas manquer. On est frappé par le décalage entre cette femme volubile, drôle et gaie, qui circule dans son atelier où elle accumule des choses dans un joyeux désordre, et son œuvre empreinte de la dimension tragique de l’humain.

Terminons par le tableau d’une fillette. Elle est debout, elle nous regarde, d’un air sombre. Yeux noirs charbonneux, sur un corps aux couleurs pastels tendres. Il n’y a pas de fond. Elle nous fait face. Ses mains dégoulinent, l’une de noir, l’autre de rouge. On pense voir du sang. Mais non, c’est de la peinture. C’est une toile réalisée à partir d’une photo de la fille de Marlène Dumas, jouant à s’asperger de peinture. Le tableau s’appelle The Painter. Même si on ne dispose pas de la photo, on imagine le chemin parcouru pour aboutir à cette œuvre, d’une grande beauté picturale et qui incite à des questions troublantes. Le familier d’un enfant jouant se transforme en une inquiétante figure humaine, sans âge, cadavérique, provocante. Les transformations de Marlène Dumas révèlent de nouveaux sens cachés derrière les apparences, mais aucun ne s’impose, tous restent mystérieux. La figure reste insondable. La question reste irrésolue.

Simone Korff Sausse, psychanalyste S.P.P.