Du signe au discours

Du signe au discours

André Green

Editions Ithaque, 2011

Bloc-notes

Du signe au discours

André Green rassemble ici plusieurs de ses contributions à la réflexion sur les relations entre le langage et l’inconscient freudien. A l’exception du premier texte, daté de 1997, tous ont été écrits entre 2003 et 2010, mais ils s’adossent souvent explicitement à l’article de référence de 1984, Le langage dans la psychanalyse (Les Belles Lettres) qui reprenait l’exposé d’André Green aux 2èmes Rencontres psychanalytiques d’Aix-en-Provence (1983). 
Une préface de Fernando Urribarri s’attache à dégager – en liaison avec le projet chez Green d’un nouveau paradigme psychanalytique contemporain – l’unité du modèle ici déployé, conception spécifiquement psychanalytique, centrée sur la singularité du discours dans le cadre analytique. Notons que F. Urribarri dégage trois étapes de la réflexion de Green sur le langage : une période lacanienne, dans les années 60, où se cherche la spécificité du « signi­­fiant psychanalytique » ; une étape correspondant aux années 1970-1980 où André Green refuse les impasses réductionnistes lacaniennes et dégage la notion d’hétérogénéité du signifiant analy­tique  tandis qu’il note qu’en analyse, la parole « désendeuille le langage ». A partir des années 1990, il construit un modèle théorico-clinique personnel qui situe et élucide le langage au sein d’une théorie généralisée de la représentation ; il l’articule avec ses élaborations sur la tiercéité et sur le travail du négatif, explicitant le rôle du langage dans les processus de création et de destruction de sens. Marquée par un tournant sémiotique, cette phase développe un dialogue précis et fécond avec la pensée de Pierce et avec la linguistique post-saussurienne (Antoine Culioli, François Rastier). 
Le premier chapitre, contribution de 1997 publiée dans un ouvrage collectif à Lausanne, récapitule délibérément le parcours antérieur de l’auteur, depuis sa critique de l’absence de statut de l’affect chez Lacan dès 1961. Le rapport de congrès de 1970 sur l’affect, publié en 1973 sous le titre Le Discours vivant, et l’exposé publié en 1984 sous le titre Le langage dans la psychanalyse sont des moments décisifs de cette élaboration. Le chapitre développe d’abord l’intérêt des réflexions de linguistes tels que Claude Hagège (1985), Antoine Culioli (1990), Michaël Halliday et John Austin (1962). Hagège souligne l’ambiguïté fondatrice qui fait que le langage parle à la fois de quelque chose et de lui-même, selon des règles nécessaires à la compréhension, et montre que l’on peut distinguer les points de vue morpho -syntaxique, sémantico-référentiel et énonciatif-hiérarchique. Culioli adopte la perspective de l’énonciation, qui donne toute sa place à l’acte d’interpréter : « Un énonciateur produit des formes pour qu’elles soient reconnues par un co-énonciateur comme étant produites pour être reconnues comme interprétables » ; il dégage les problèmes liés aux trois paramètres de la représentation, de la référenciation et de la régulation. Halliday reprend d’Edelman la mise en évidence des deux niveaux de la conscience et manifeste la complexité des rapports entre cerveau et langage comme entre organisme et environnement ; l’épigénèse supplante l’idée de program­­­­­mation. Enfin la théorie des actes de langage élaborée par la pragmatique d’Austin (1962) et de Searle (1969) met en évidence le performatif sans être pour autant un paradigme direct pour la situation analytique. Sans doute la poétique est-elle, en linguistique, ce qui parle le plus au psychanalyste… Ce n’est pas Schreber qui mérite le titre de linguiste d’honneur que lui confère Michel Arrivé, pour sa langue fondamentale, car elle relève de la traduction verbale par Freud de fantasmes inconscients abolis dans la psyché, qu’il ne faut pas confondre avec le texte des Mémoires. 
Les rapports entre linguistique et psychanalyse demeurent laborieux. Lacan lui-même, déçu, parle de sa « linguisterie ». Linguistique et psychanalyse se croisent sans se rencontrer. Dès 1984, André Green pose des principes régulateurs de la question du langage en psychanalyse : les effets de l’inconscient sur le langage se manifestent à tous les niveaux de la structure de celui-ci, de la phonologie à l’énonciation, en passant par la syntaxe. Il y a résonance entre les travaux de poétique et la théorisation de l’inconscient ; la fonction émotionnelle du langage est essentielle. La triple caractéristique du langage, à savoir la double signifiance (de signe et de sens), la double représentance (de mot et de chose) et la double référence (réalité psychique, réalité matérielle) doit en psychanalyse tenir compte aussi des effets de cadre et de la règle fondamentale. Ceci inclut la mise en relation des systèmes de langage et de ceux de la représentation et implique un sujet qui soit aussi un sujet joueur, ainsi que la référence de la référence dans les rapports pulsion-objet et leurs transformations, à savoir le transfert. 
André Green rappelle alors les premiers apports freudiens sur le langage, autour du mot d’esprit et du lapsus, soulignent l’importance du rêve, paradigmatique, et situent la théorie du cadre (postérieure à Freud) comme une application de la théorie du rêve, car le cadre s’efforce de transformer l’appareil psychique en appareil de langage. Après une critique radicale de la conception lacanienne du signifiant, l’auteur développe une      réflexion sur le système représen­tationnel mis en œuvre par Freud, à partir de la distinction entre le représentant-représentation et le représentant-affect (notion introduite par Green). La représentation inconsciente est constituée par un mixte, un amalgame formé à la fois par l’investissement par le représentant psychique, venu du corps, et par le représentant d’objet, venu du monde. A partir des quatre territoires que sont le soma, le psychisme inconscient, le psychisme conscient et le réel extérieur, A. Green souligne la nécessité d’une théorie des limites – limite somato-psychique, limite du préconscient, limite du pare-excitation – et rappelle les conditions de la représentation consciente, ainsi que l’importance de l’hallucination négative ou négativation de la perception. Puis il montre l’intérêt de la conception du representamen chez Pierce, alternative à la conception lacanienne qui ne théorise pas la représentation. Pierce introduit la tiercéité puisqu’un representamen est le sujet d’une relation triadique avec un second (son objet) pour un troisième appelé son interprétant, qu’il détermine à la même relation triadique avec le même objet pour tout autre interprétant : c’est cette possibilité du transfert sur quelque autre interprétant qui qualifie la pertinence de la théorie du signe de Pierce pour la psychanalyse. 
Le modèle rêve-récit du rêve-interprétation, issu de la première topique, soutient la position de Laplanche sur la « métabole »,  qui rassemble métaphore et métonymie, décisives chez Lacan, mais qui ne tiennent pas compte de la deuxième topique, qui fait place à l’irreprésentable, tandis que toute idée de contenu formel est absent du Ça. Les motions pulsionnelles se substituent au modèle précédent, donnant la première place à la force en mouvement, et forçant à penser le mouvement, les transformations et l’affect avant de pouvoir avoir affaire à des représentations. Le psychique pulsionnel est un fond inconnu, mais noué au corps, sur lequel s’inscriront les représentations du monde ; Piera Aulagnier propose l’hypothèse du pictogramme, premier niveau élémentaire du représentant psychique de la pulsion. En tout cas, l’inconscient n’est pas structuré comme un langage, et le Ça encore moins ! Dans Le Travail du négatif (1993), les mises en évidence par André Green de l’hallucination négative et de la mémoire amnésique soulignent combien l’identification est un antagoniste de la représentation, et combien les réalités psychiques de transferts de représentation comme appréhension des relations de transfert s’en trouvent complexifiées. Les cas-limites de l’analysable    imposent l’hypothèse d’un protolangage et d’une temporalité archaïque, qui reposent sur la réponse intriquante et métaphorisante de l’objet, fondée sur des rythmes à métaphoriser.
Le deuxième chapitre est consacré à la voix, qui se rattache à une personne. La critique de Lacan y est reprise, l’interrogation s’élargit au sonore anténatal ; naturellement les relations entre l’affect et la voix sont au centre du propos, car la négligence de la voix dans la parole est ce qui permettait de s’en tenir à une linguistique pure, sans subjectivité ni affect, une linguistique sans sujet parlant. Or dès le début des premiers échanges, la demande de plaisir et l’attente de séduction sont actives. Le sonore donne à percevoir le mouvement, et le mouvement est ce qui imprime à la motricité une forme de représentation, tandis que dans les pathologies de la parole, l’absence de soi autistique témoigne a contrario du caractère essentiel de la subjectivité dans la possibilité même du langage. Signifier ne remplace pas exister, et l’on ne peut se contenter de voir dans l’autisme un déficit et dans la sublimation un surcroît de sens – la création exige un interlocuteur. Chez les linguistes, Meschonnic permet de penser la pensée-affect et l’entrecroisement entre forme de vie et forme de langage, tandis que Culioli propose d’interpréter le concept de compréhension comme un cas particulier du malentendu. Pour répondre à la souffrance, il faut entendre le cri, mais la voix ne peut en même temps donner lieu qu’à mal entendre, d’où l’idée de virtualité interprétante. 
Les réflexions sur la négation sont reprises d’un texte de 2005 publié en anglais, et s’attachent à un commentaire de textes de Freud de 1900 (le non dans les rêves), de 1915 (pas de négation dans l’inconscient) et de 1925 (l’article éponyme), conduisant à penser les conditions du processus de symbolisation. Green rend compte des travaux post-freudiens sur cette question et présente sa conception du travail du négatif. Le chapitre suivant montre comment la linguistique de la parole permet de meilleurs échanges avec la psychanalyse et réexamine les relations entre linguistique et psychanalyse, les conditions de production de la parole analytique et l’imprégnation sexuelle du langage, avant de revenir sur sa conception générale de la représentation. Enfin le chapitre conclusif présente l’état de la réflexion d’André Green en 2010, que les travaux de Simon Bouquet et François Rastier ont rapproché d’une linguistique non formaliste, faisant place aux images mentales, au rêve et à la fiction, permettant de redresser la barre par rapport à la fausse route engagée au départ sous l’impulsion de Lacan. Le rétablissement des perspectives globales de Saussure lui-même a été un élément important de la remise en chantier de la compréhension du langage, et du côté psychanalytique, les travaux sur le cadre sont d’un apport essentiel. Le modèle de l’association libre est décisif. 
Le choix de rassembler en l’état des publications antérieures sur un même sujet, fût-il pris sous des angles différents, implique inévitablement des répétitions. Celles-ci ne gênent pas la lecture de l’ouvrage, dont les perspectives s’élargissent et s’enrichissent au fil des articles successifs, et permettent de mieux saisir, successivement, différents aspects et différents enjeux de la conception psychanalytique du langage que développe André Green, en dialogue avec les sciences du langage, mais sans s’inféoder à elles. De ce point de vue, la critique antilacanienne n’est pas une simple polémique mais se nourrit du déplacement de point de vue qui amène à partir de la parole en séance pour penser les rapports entre le psychisme et le langage.