Le règne de la séduction

Le règne de la séduction

Daniel Marcelli

Editions Albin Michel, 2012

Bloc-notes

Le règne de la séduction

Vaste programme que celui de l’étude de la séduction auquel s’attelle Daniel Marcelli, Professeur de psychiatrie, ancien chef de service au CHU de Poitiers dans son dernier ouvrage. Et s’il était possible tout au long de la vie d’échapper à la soumission  qu’ entraîne le recours au pouvoir par la seule force de la séduction ? On a beaucoup écrit sur la séduction exercée par le bébé sur sa mère. Elle passe par le regard qui précède la vison physiologique. Pour la maman, « cette totale  offrande du regard de son bébé la remplit, la comble, et l’instaure comme mère de ce bébé avant même qu’il ait commencé à formuler la moindre demande ».

Mais, depuis les années 1960-1970, la société porte un nouveau regard sur l’enfant. Jusque-là amour parental et amour filialallaient de soi et n’avaient pas besoin de grandes déclarations pour exister. Aujourd’hui, remarque l’auteur, « si l’enfant bénéficie d’une considération bien supérieure à celle qui lui était octroyée auparavant ce qui est un progrès incontestable, en revanche force est aussi de constater que nombre d’enfants aujourd’hui semblent être élevés dans un climat permanent de séduction au point qu’il apparaît légitime de se demander si la séduction ne serait pas devenue le principe éducatif de base. Qui n’a pas remarqué les baisers sur les lèvres donnés aux enfants par les mères jusqu’à un âge avancé, les demandes d’amour :  « dis-moi que tu m’aimes » etc. L’auteur attribue le changement des comportements des parents vis-à-vis de l’enfant aux bouleversements des années 1960-1970. Les parents de ces enfants auraient été élevés par des parents eux-mêmes éduqués sur ces nouvelles bases par leurs propres parents (les grands-parents) auteurs de la « révolution des mœurs » de ces années-là ! Autre explication : la découverte des compétences du nourrisson. Jusque-là le bébé était considéré comme un être imparfait et tout à coup avec le développement de l’éthologie le voilà doué de compétences possédant un potentiel développemental vulnérable… « L’enfant prend la main de l’adulte pour le conduire vers le futur, ce en quoi il est un objet de séduction pour une société entièrement tournée du côté du futur. ». Et qui a parfois tendance à oublier que l’autonomie précoce de l’enfant ne doit pas faire oublier le fondement même de l’enfance à savoir sa profonde dépendance. La donne a changé également pour les adolescents.

Autrefois, la parole des adultes était valorisée, il fallait se taire et écouter. L’adolescent d’aujourd’hui cherche à s’approprier le regard et l’oreille d’autrui. Non seulement il lui faut s’affirmer, faire preuve de créativité, mais encore il lui  faut être reconnu des autres : « Aujourd’hui, pour la majorité des adolescents, leur désir est légitime et l’entrave à l’expression de ce désir, la chose qu’ils doivent combattre. ». Les adolescents se doivent d’être créatifs par exemple dans des activités culturelles comme la musique mais sont tributaires de leur besoin de reconnaissance. « Si, jadis, l’adolescent était entravé par son désir, aujourd’hui il est aliéné par ce besoin de reconnaissance. C’est la raison pour laquelle il oscille constamment entre fragilité et arrogance, fragilité liée à ce besoin éperdu, arrogance pour s’en défendre. ». Et comme il est plus facile de se distinguer par son corps que par ses idées, ce corps sera exhibé, exposé, couvert de tatouages et de piercings, malmené, agressé voire même attaqué par une tentative de suicide ou maitrisé par l’anorexie. Si les adolescents ont besoin d’être regardés et font tout pour attirer le regard des autres, ils s’en protègent de façon paradoxale et se sentent vite agressés par un regard trop pénétrant auquel ils peuvent répondre par des injures, voire pire, ce que l’auteur appelle la séduction haineuse.

En matière éducative, on est passé d’interdire et forcer à exhorter et séduire. Aujourd’hui, l’éducation repose sur le fait qu’il faut stimuler les enfants et les pousser à montrer ce qu’ils savent faire : les jeunes enfants n’ont plus peur des adultes, entrent facilement en communication avec eux, sont peu inhibés et entreprenants. En        revanche, ils ont du mal à comprendre et à intégrer les limites que leurs parents ont de plus en plus de mal à leur imposer. Ne pouvant utiliser la force, ils recourent à l’exhortation et à la séduction, association profondément anxiogène selon D. Marcelli car « cette conjonction éducative tout en procurant à l’enfant un sentiment de toute puissance  et une sorte de « narcissisme triomphant » auquel il n’a, àl’évidence, aucune envie de renoncer, lui donne aussi de façon paradoxale un manque fondamental de repères et un besoin constant d’aller au-delà des  limites. ». C’est une conjonction profondément anxiogène.
Alors que faire, comment élever les enfants d’aujourd’hui ? D. Marcelli n’exclut pas le recours au pouvoir avec les enfants à  condition que « l’exercice de cette contrainte physique ou séductrice se fasse sans violence ni humiliation, sans moquerie ni tromperie ; qu’il n’y ait ni plaisir ni jouis- sance dans cet acte de contrainte… Alors la relation de pouvoir se transforme en relation d’autorité » plus rassurante pour l’enfant. Pour illustrer ses thèses, l’auteur parsème l’ouvrage de vignettes cliniques éclairantes et de digressions sur la publicité et la politique que chacun appréciera.