Partons d’une situation clinique assez élémentaire. Pour l’orientation de soins institutionnels, je reçois la jeune Mathilde, 16 ans, diagnostiquée anorexique avant sa puberté ; la scolarité est très investie et compromet de trouver la place pour quelques activités thérapeutiques ; le père se montre très soutenant quant à la nécessité d’enlever un peu de cours au lycée ; la mère écoute respectueusement les différents interlocuteurs et paraît prête à suivre les préconisations qui se dégageront.
La pulsion de vide aménage la conservation de l’excitation
Cet entretien est manifestement facile, nous pourrions estimer être en bons liens, aptes à nous faire comprendre et, peut-être même, à comprendre la situation. Cependant, la sensation d’être l’auditeur d’un orchestre totalement désaccordé s’impose très rapidement, chacun semblant jouer une petite musique, sur sa partition propre, sans la moindre capacité d’harmonisation aux autres. Mathilde m’évoque ses performances scolaires, sa fréquentation d’un « atelier philo » et suscite l’envie de demeurer dans une discussion purement intellectuelle, totalement oublieuse de son corps amaigri ; le père, associant sur les notes très correctes de sa fille, met en avant la facilité d’aménager son emploi du temps, mais ne parle qu’à moi, suscitant l’impression de vouloir me donner ce que j’estimerais adapté, plus que de reconnaître un besoin de Mathilde (de soin et de progressivité tolérable de ce soin) ; la mère garde un sourire un peu figé, son attitude est celle d’une prestance curieusement extatique : elle regarde par-dessus chacun, comme énamourée d’un objet invisible.
Tous, de façons diverses, semblent cramponnés à une excitation interne, donnant l’impression non pas tant d’une facilité, mais d’une facticité du lien engagé vers l’extérieur. Sur cette apparente inutilité profonde de la discussion, un ressenti global de « vide » se dégage,…
Déjà abonné ?
Les abonnements Carnet Psy