La phrase dérobée
Je ne me souviens plus exactement de la phrase par laquelle cela a commencé. C’est peut-être déjà une partie de l’affaire. Longtemps, ce détail m’a gêné : comment raconter une scène clinique quand la phrase qui l’ouvre s’est retirée ? Un patient parlait de cigarette ou de fumée. Je ne saurais plus dire aujourd’hui s’il évoquait son rapport à la cigarette, son absence de gêne face à la fumée des autres, ou autre chose encore. Plusieurs pistes me reviennent, aucune ne s’impose tout à fait. Je pourrais reconstruire la scène, lui donner une netteté après coup, mais ce serait sans doute trahir ce qui m’en reste : non pas d’abord un énoncé, mais une atmosphère.
Je ne crois pas que cet oubli soit seulement une défaillance de mémoire. Il y a, dans l’écriture clinique, une pudeur particulière : on ne prélève pas impunément une phrase dans le secret d’une séance pour la déposer telle quelle dans l’espace public. Même lorsqu’elle revient, il faut parfois hésiter avant de la livrer. Peut-être ai-je oublié la parole exacte du patient pour ne pas la voler à la séance. Peut-être que ce qui devait rester dans le cabinet s’est retiré de mon souvenir, ne laissant disponible que ce qui pouvait être raconté : non pas son matériel, mais ce qui m’est arrivé, à moi, dans l’écoute.
L’air atteint
La scène réelle était ordinaire. Un cabinet, deux fauteuils, une séance parmi d’autres, la continuité habituelle du cadre. Rien ne brûlait. Personne ne fumait. Aucune fumée matérielle ne venait troubler l’air. Et pourtant, à mesure que le patient parlait, le cabinet m’a semblé se remplir d’une fumée dense, presque…
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