Gérard Haddad est psychiatre, psychanalyste et essayiste. Propos recueillis par Delphine Miermont-Schilton, psychanalyste, membre adhérente de la SPP
Carnet Psy : Gérard Haddad, comment souhaitez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Gérard Haddad : Je suis psychanalyste. Ce fut la grande affaire de ma vie, malgré un détour par l’agronomie dont l’esprit est toujours présent en moi et fait mon originalité. Il y a aussi un fait essentiel dans ma vie : l’écriture, dont la psychanalyse m’a permis de retrouver le goût.
Vous avez été en analyse avec Lacan et partagé cette expérience dans un livre Le jour où Lacan m’a adopté (Haddad, 2002) un best-seller et, aux dires d’autres analysants de Lacan, sans doute le meilleur témoignage…
Je suis allé voir un analyste – dont j’ignorais quelques minutes avant de le rencontrer que ce serait Lacan – pour une raison très simple : je souffrais d’une névrose qui m’empêchait de vivre. J’attendais de la psychanalyse un soulagement, l’idée du suicide étant à l’horizon. Ma problématique, utopiste ou non, n’avait rien à voir avec ma demande. Comme le disait Lacan, on arrive à l’analyse à bout de souffle. C’était mon cas. La judéité était alors le cadet de mes soucis. Ou plutôt l’un de mes points de refoulement.
Dans cet ouvrage, on voit un Lacan qui semble traiter votre obsessionnalité avec sadisme, comme s’il comptait sur votre masochisme…
Votre formulation ne me convient pas. Lacan m’a surtout traité par sa compréhension et son écoute, par la levée de certains de mes refoulements. J’ai une dose de masochisme, certes, comme chacun. Mais ce qui m’a permis de supporter le style de Lacan, le même avec chacun de ses patients de l’époque, c’était la conviction de vivre une véritable métamorphose dont les résultats me convenaient. J’avais surtout son appui total dans des moments critiques. Je vous en donnerai deux exemples.
Le premier, quand je pris la décision, un peu folle, de me lancer dans des études de médecine malgré mes responsabilités familiales. J’étais alors en mission comme agronome au Sénégal. Nous étions au mois d’août. Il rentra de vacances pour me recevoir au moment de prendre la décision définitive.
Le second exemple concerne le travail théorique que j’entrepris vers la fin de mon analyse et qui deviendra mon mémoire pour l’obtention du diplôme de psychiatre et paraîtra sous le titre Manger le Livre (Haddad, 1984). J’avais présenté les premiers éléments de cette théorie nouvelle dans les réunions de l’École freudienne de Paris¹ (EFP). Ils furent accueillis avec des ricanements. Lacan, lui, tint à me féliciter avec la plus grande chaleur me disant l’importance qu’il y accordait. Il n’était pas habitué aux compliments, c’est probablement ce que vous appeliez son sadisme. Quarante ans plus tard, une estimable revue de psychanalyse Essaim a pris le thème « Manger le livre » comme sujet d’un de ses numéros.
C’est une des particularités de mon parcours dont je ne retire qu’une amère satisfaction d’avoir eu à maintes reprises, sur le plan théorique, au moins vingt ans d’avance. Ce fut le cas pour Manger le Livre, ce le sera pour mon essai sur le messianisme (Haddad, 1991) dont tout le monde reconnaît aujourd’hui son importance politique, ce le sera demain pour mon travail sur la fraternité. Être en avance n’a rien d’un avantage, car sur le moment vous n’êtes qu’un marginal ignoré dans la communauté et quand la chose devient évidente, d’autres reprendront l’idée en oubliant le premier qui l’eut.
Un autre exemple, en marge de la psychanalyse. Il y a des années j’ai critiqué l’idée de judéo-christianisme dont la finalité est d’exclure les musulmans. J’ai proposé le concept de gréco-abrahamisme (Haddad, 2018 ; 2021). Depuis, un auteur a produit un essai percutant critiquant vertement l’expression de judéo-christianisme. Ce pamphlet fait la Une des médias et je ne suis pas cité. J’en suis peut-être un peu agacé mais sans amertume. Cela prouve que ma recherche est bien orientée et je poursuis mon chemin. Tout cela fut le fruit de mon analyse avec Lacan qui fut une expérience de vie totale, singulière, irreproductible, sans doute très éloignée des canons classiques de la psychanalyse.
Vous dites pourtant ne pas être devenu lacanien, qu’entendez-vous par là ?
J’ai dit ça ? D’abord, c’est quoi être lacanien ? Je dois l’essentiel de ma formation à Lacan, formation à laquelle je suis resté fidèle contrairement à d’autres patients comme Didier Anzieu. Et je ne serais pas lacanien ? Mais comme je viens de le dire, je n’ai jamais cherché à reproduire dans ma pratique quelque chose qui ressemblât à ma cure didactique. Lacan disait que Freud entretint toute sa vie un dialogue intérieur avec son « analyste », Fliess. Il en va de même pour moi. Longtemps, mon activité clinique se faisait à travers un mystérieux dialogue que j’entretenais intérieurement avec lui. Mon affection et ma gratitude à son égard ne se sont jamais démenties malgré bien des critiques que je pourrais être amené à faire mais qui n’ont plus d’importance aujourd’hui. Sa rencontre fut l’une des grandes chances de mon existence.
L’enseignement de Lacan, au-delà de certaines formules alambiquées, comporte essentiellement un mode d’écoute où le psychanalyste colle au symptôme, à sa singularité et s’efface devant lui. Le psychanalyste doit, au départ, entrer dans l’univers du patient. Il ne doit pas y voir, comme certains psychanalystes le croient, un ensemble de résistances mais une vérité qui se cherche. Il n’y a donc pas plus lacanien que moi parmi ses disciples. Depuis que j’ai mis l’accent sur la question fraternelle, mon complexe de Caïn, une certaine distance s’est opérée mais celle-ci a jailli de l’intérieur de mon analyse comme je le raconterai bientôt. Si être lacanien consiste à s’insérer dans les associations qui se définissent comme telles, alors ce n’est pas mon cas. J’ai toujours eu un rapport direct avec Lacan sans passer par ses saints.
Au départ, déjà, je ne me sentais pas bien à l’École freudienne de Paris où j’avais été admis, parce que les barons de l’époque ne m’appréciaient pas. Je commençais en effet par prendre conscience de l’importance du religieux dans la réalité psychique. Je me suis senti encore plus mal à l’aise dans les groupes dits « lacaniens » qui ont surgi comme des champignons, dans d’insupportables rivalités, après la mort du Maître. J’ai participé à plusieurs d’entre elles dont le sectarisme m’a vite écœuré. Si être lacanien c’est être membre de ces groupes alors je ne le suis pas. Peut-être suis-je un peu asocial…
Pouvez-vous revenir sur la différence, extrêmement importante pour les jeunes cliniciens qui nous lisent, que vous faites entre « coller » au symptôme et respecter le symptôme du patient venu consulter ?
La supposée orthodoxie freudienne consistait alors à considérer le discours du patient comme un ensemble de résistances. Anna Freud insistait beaucoup là-dessus. Il fallait briser les résistances ou les analyser ; c’était le mot d’ordre. Lacan, provocateur comme il aimait l’être, disait que la plus grande résistance est celle du psychanalyste. Agaçant, n’est-ce pas ? La cure basée sur les résistances devenait une espèce d’orthopédie. Il fallait au contraire, selon lui, rentrer dans le « trip » du sujet. J’ai été frappé un jour, dans la salle d’attente où les patients se croisaient, quand Lacan, s’adressant à un patient de genre masculin mais très efféminé lui dit : « Venez ma chère ». À l’hôpital, quelques jours plus tard, on m’informa qu’un de mes lits était occupé par un prostitué masculin dont on ne pouvait pas tirer un mot. Je suis rentré dans sa chambre et lui ai lancé « Comment allez-vous ma chère ? ». Je pus établir sans difficulté l’anamnèse du cas, générant une grosse surprise chez mes collègues, pourtant chevronnés.
J’aimerais beaucoup que vous nous fassiez part de comment vous avez vécu la dissolution de son école par Lacan lui-même, et de son impossible succession ?
J’ai vécu cette dissolution au départ comme un soulagement. L’atmosphère à l’EFP était irrespirable. Certains supposent que la psychanalyse, discipline à vocation scientifique, se situe en dehors de la politique et des idéologies dominantes à un moment donné. C’est évidemment faux. La psychanalyse américaine est, comme on le sait, marquée par les idéaux de cette société. Et puis il y a ce goût du pouvoir qui obsède bien des gens. Dans l’EFP, on pouvait distinguer – je simplifie – trois groupes importants. Il y avait d’abord un groupe de post soixante-huitards, ceux que l’on appellerait aujourd’hui, les bobos. Un second groupe, autour de Françoise Dolto et Denis Vasse, un prêtre, donnait une coloration catholique à leur pratique. Ce qui obligea Lacan à un acte disciplinaire, Vasse s’étant présenté dans une émission religieuse comme prêtre et vice-président de l’EFP. Un troisième groupe, « stalinien », prétendait incarner l’orthodoxie de la doctrine. Au déclin puis à la mort du maître, les tenants de ces orientations vont se livrer une guerre extrêmement violente.
Mon soulagement initial laissa donc place à un profond malaise. Comment ces analystes chevronnés, tous passés par le divan de Lacan, des frères donc, pouvaient-ils se haïr à ce point ? Ma lecture de l’évènement, je la fais aujourd’hui à travers mon concept de complexe de Caïn. Ces braves gens avaient passé des années sur le divan à analyser leur œdipe sans toucher à leur caïn, lequel se déchaîne une fois leur analyse supposée finie. Dans ma naïveté, j’avais pensé que nous allions donner un nouvel essor à la pensée de notre maître défunt, nous, ses derniers analysants. Ce fut une énorme déception…
Naquit alors dans mon esprit un de ces projets fous dont j’ai le secret : celui de quitter Paris alors que j’avais enfin atteint un certain niveau de vie après des années de galère et aller m’installer à Jérusalem. Mon projet était pour créer un groupe lacanien qui développerait certaines thèses autour des textes hébraïques. J’étais devenu sioniste, idéologie dont je n’avais pas alors saisi l’essence. Mon séjour en Israël fut le traitement radical de ce sionisme. Je me suis débarrassé de ce fantasme dont on voit aujourd’hui où il mène. Ma carrière a pris son essor à mon retour à Paris.
Venons-en à votre découverte du complexe de Caïn alors…
Cela a été le résultat d’un long cheminement. Pendant longtemps, ma réflexion, ma clinique étaient structurées autour de la question du Père, de l’œdipe avec le remaniement apporté par Lacan avec son Nom du Père. Les évènements politiques, le terrorisme, le fanatisme m’ont conduit à un virage dans ma réflexion, sans annuler mes réflexions antérieures. Ma relation à la Tunisie, mon pays natal, mon dialogue avec des intellectuels de ce pays, ont joué un rôle important dans cette évolution. Ce fut un long cheminement ponctué par plusieurs ouvrages, un séminaire de plusieurs années, une thèse de doctorat soutenue en 2024. Il est difficile de résumer ce travail de plusieurs années, qui prône une réforme en profondeur de notre clinique et de notre théorie, en quelques lignes.
Il est vrai que depuis mes débuts je pense que la psychanalyse ne saurait se réduire à l’intime du cabinet, qu’elle a une responsabilité politique, celle d’aider la société à comprendre les soubresauts qui l’agitent et nous savons leur gravité. Prenons trois sujets qui ont soutenu ma réflexion : le terrorisme, la guerre en Ukraine, et le conflit, qui m’est particulièrement douloureux, israélo-palestinien. Comment les interpréter ? Le schéma classique œdipien, schibboleth de la psychanalyse, finit par me paraître insuffisant, voire inopérant, tout comme le texte de Freud et Einstein (1933) Pourquoi la Guerre ? dès que l’on s’avance sur ce terrain.
Pour être un peu provoquant, j’ai parlé d’une erreur de Freud, en ne manquant pas d’y ajouter un point d’interrogation. Où se situerait cette erreur ? Dans le fait d’avoir posé ce dogme dans Totem et tabou (Freud, 1913), qu’à l’origine de la société humaine il y avait un parricide. Il s’avère que si l’idée d’un meurtre originel est fondamentale, ce ne serait pas un parricide mais un fratricide. C’est ce dont la Bible atteste dans le chapitre IV de la Genèse où nous est présenté le mythe du meurtre d’Abel par Caïn. Mais l’après-coup de ce meurtre dans le mythe est important. En effet, Caïn construit une ville, son fils Yuval invente la musique et Tubalcaïn la forge, c’est-à-dire la technique. Art, technique et ville (polis en grec) n’est-ce pas là le mythe de l’origine de la société ?
Évidemment, on dira que cette référence biblique a un parfum religieux. Mais tant de mythes fondateurs reprennent ce schéma, celui par exemple de la fondation de Rome où Romulus tue son frère Rémus. La psychanalyse est aveugle sur la question du fratricide et « œdipiannise » bien des tragédies de Sophocle ou de Shakespeare. Qu’est-ce qu’Antigone sinon la conséquence dévastatrice d’un double fratricide ? Classiquement, depuis Freud et Jones, on considère Hamlet comme une illustration de l’œdipe alors qu’il s’agit d’abord d’un fratricide doublé d’un inceste. Quel aveuglement ! Mais si on est aveugle au fratricide, on est aveugle au génocide car le fratricide illustré par Antigone est le génocide de la descendance d’Œdipe. De nombreuses pièces de Shakespeare comme Henri V ou La Tempête traitent du même problème et sont abondamment commentées par des psychanalystes comme Octave Mannoni sans que la question de la rivalité fraternelle ne soit abordée dans une sorte de déni généralisé. Je considère que les génocides sont d’énormes fratricides.
Sur ces questions, un auteur comme René Girard (2011) dans son livre La Violence et le sacré qui est aussi un dialogue avec Freud est plus pertinent que bien des auteurs psychanalytiques. C’est pour cette raison que j’ai introduit le complexe de Caïn, non pas en supprimant l’œdipe, mais en interaction avec lui. Le complexe de Caïn est une immense structure dont l’exploration, dans ses avatars et ses métamorphoses, est à faire. C’est sans doute la psychanalyse de l’avenir. Notre démarche d’analystes comporte toujours une interaction entre notre analyse, l’analyse de nos rêves, notre expérience clinique, nos lectures, l’observation du monde qui nous entoure. C’est ainsi que je procède. Au départ de ma théorisation, il y a mon symptôme, mon analyse avec ces rêves dont la compréhension n’est pas forcément immédiate. J’ai mis quarante ans, inhibé par la doxa régnante, pour comprendre deux rêves qui m’ont conduit à ce complexe de Caïn.
Pensez-vous que Freud ignorait ce problème ?
Nullement. Et c’est l’une des étrangetés de la question. J’ai recensé dans mon ouvrage À l’Origine de la violence au moins trois occurrences où Freud semble oublier la question de l’œdipe pour se concentrer sur celle de la rivalité fraternelle :
1. Nous avons d’abord sa correspondance avec Fliess où il rapporte avoir été confronté vers l’âge de 2 ans à la naissance d’un frère, Julius, et d’avoir immédiatement éprouvé à l’égard du bébé un vœu de mort, vœu qui se réalisera quelques mois plus tard. Freud confesse en avoir éprouvé une grande culpabilité mais dont il ne fera pas grand-chose, contrairement au sentiment qu’il éprouva à la mort de son père. Néanmoins cette culpabilité va parasiter certaines pensées. C’est ainsi que dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne (Freud, 1901), à propos de l’oubli des noms propres, l’oubli du nom d’un auteur est à relier à ce prénom Julius. C’est ce que j’appelle le complexe de Caïn de Freud, son grand refoulé.
2. Freud a consacré un essai aux premières pages de l’autobiographie de Goethe, auteur de référence pour lui. Il y a dans ces pages un souvenir d’enfance du poète dans lequel il jette des assiettes par la fenêtre de la cuisine familiale. Que signifie cette bêtise infantile ? Un psychanalyste classique, vu l’âge de Goethe au moment de l’épisode, dirait qu’il s’agit de l’expression de son œdipe, que ces assiettes fracassées sont le substitut du meurtre œdipien du père. Mais Freud n’était pas un psychanalyste classique. Ces objets sont pour lui des substituts des frères et sœur de Goethe. À aucun moment, il ne se réfère qu’à l’œdipe. Étrange !
3. Enfin, nous avons une lettre en 1936 de Freud à son ami Thomas Mann qui venait de publier la saga Joseph et ses frères. C’est l’occasion pour lui d’évoquer ses réflexions sur Napoléon, lequel, enfant, éprouva une haine féroce pour son aîné Joseph, haine qui se transformera en un amour aussi intense qu’avait été sa haine première. On pourrait supposer que cette haine aurait été sublimée. Pour Freud, elle a été déplacée et a fourni le « carburant » des guerres napoléoniennes. Freud en conclut que si Napoléon avait, enfant, tué son frère, il aurait épargné à l’Europe des centaines de milliers de morts. À aucun moment, Freud n’évoque, comme il le pourrait en faisant de Joseph, l’aîné un substitut du père de Napoléon. Cette lettre a pour moi une grande importance. Pour deux raisons. D’abord elle serait la référence principale au complexe de Caïn dans la pensée de Freud. De surcroît, elle renferme une thèse proprement révolutionnaire sur les guerres, à savoir qu’à leur racine on trouve la haine du frère. Toute guerre est un fratricide.
Si l’existence de cette structure psychique que vous appelez « Complexe de Caïn » semble bien établie pour vous, quelle en serait la raison ? Pour l’œdipe, nous avons le désir pour la mère qui entre en conflit avec le père, qu’en est-il dans le Caïn ?
La rivalité pour l’objet, que Lacan appelait a, est évidente mais n’est pas suffisante. Je pense avoir fait un pas de plus en reprenant les thèses d’Otto Rank, l’analyste sans doute le plus doué de la première génération, sur le double. Je me permets ici une nouvelle subversion de théories bien établies, celle du stade du miroir chère à Lacan. Dans ses premiers textes, Lacan soutenait que confronté à son image spéculaire, le bébé jubile. Je crois que la jubilation est seconde. Au départ, c’est un choc, avec la découverte de la possibilité de l’existence d’un double. Le double fait peur, angoisse, je l’ai expérimenté, c’est une menace. Et devant une menace, menace de folie, on souhaite la supprimer. C’est un mécanisme fondamental que René Girard, dans l’ouvrage cité, a compris mieux que les analystes. L’essai de Rank a dû toucher Freud qui y a réagi en écrivant son fameux essai Das Unheimliche dans lequel, à un moment, il s’en prend à Rank en minimisant l’importance de son essai. Il eut tort. Ce sont les prémisses de ce travail que j’ai soutenu en 2024 en thèse de doctorat à la Sorbonne. Je suis en train de reprendre cette thèse et de la développer pour un prochain ouvrage, sans doute la clôture de mon parcours. L’énergie qui m’a porté jusque-là commence à s’épuiser.
Vous avez donc affirmé l’existence d’un complexe fraternel que vous appelez complexe de caïn…
Énoncer un concept ne saurait suffire, il faut le faire travailler, en explorer les arcanes. À mon avis, c’est un vaste continent qui s’ouvre devant nous avec ce concept et qui touche en particulier la clinique, mais aussi la politique. Freud disait que le complexe d’Œdipe a pour vocation de se résoudre à un certain moment, moment de la castration. On renonce au désir incestueux pro matrem. Concernant le complexe de Caïn je pense qu’il ne se résout pas, sauf pour des personnalités exceptionnelles (comme Gandhi ou Mandela), tout en étant marqué par le complexe de castration et la Loi, en particulier l’interdit « Tu ne tueras pas ! ». Mais, malgré cela, le complexe de Caïn perdure la vie durant. Comment se « gère »-t-il ? Par la politique et ses différentes instances. Mon concept rejoint en définitive l’affirmation princeps de Hobbes selon lequel la société, au départ, est la guerre de tous contre tous. Mon concept a une vertu opératoire concernant l’affirmation de Lacan selon laquelle, le champ de l’inconscient est le champ de la politique. En fait, le concept de Caïn se décline à de très nombreux niveaux. Au départ au niveau familial mais il se déplace très vite au niveau du groupe, de l’état, de l’humanité entière. Cela m’a conduit à en faire un algorithme, un mathème aurait dit Lacan – vous voyez combien je suis lacanien mais un lacanien outsider ! Le voici : C x A
Je commente : C’est évidemment l’initiale de Caïn et A celle de Abel. Le petit x entre les deux est le dispositif qui permet à ce que la confrontation entre C et A ne se transforme en guerre. C et A peuvent prendre de multiples valeurs. D’abord celle, originelle, de deux frères. Mais C peut représenter le genre masculin et A le genre féminin (avec la question du féminicide) : Israéliens/Palestiniens ; Russes/Ukrainiens ; Blancs/Noirs ; Colonisateurs/Colonisés, etc. À l’échelle globale de l’humanité, nous aurions Occidentaux/Orientaux ce qui met bien valeur l’œuvre majeure d’Edward (1978) L’Orientalisme. Chaque fois qu’une situation de conflit se présente, le complexe de Caïn est mis en action comme l’avait vu Freud dans sa lettre à Thomas Mann. Quand x n’opère pas, c’est la guerre. Je me situe donc en faux par rapport à la fameuse affirmation de Clausewitz selon laquelle la guerre serait la poursuite de la politique par d’autres moyens. Non, la guerre est l’échec total de la politique. Je suis en train d’explorer les valeurs du petit x, l’opérateur qui permet à la confrontation C/A de ne pas se transformer en guerre. Lui aussi a des valeurs différentes que l’on peut ranger dans la grande parenthèse de la politique. Mon x n’est pas loin du Nom du Père de Lacan, ce rempart contre la psychose. Mais il faut déplier cette parenthèse et cela peut nous offrir des surprises. Sans doute la valeur la plus évidente de cet x est la Loi. Ce qui explique qu’après la Seconde Guerre mondiale, cet apogée du caïnisme on a essayé de fonder le droit international. Hélas, aujourd’hui bafoué par l’Occident lui-même.
X ce peut être la religion. Dans la psychanalyse classique on aime rattacher l’institution religieuse à la question paternelle. C’est une erreur et à nouveau Girard est ici précieux. La religion est l’institution politique qui permet, dans une communauté donnée, d’éviter, à travers ses rites sacrificiels, le fratricide. Il suffit de lire un peu intelligemment le Pentateuque [ndlr : les cinq premiers livres de la Bible : La Genèse, l’Exode, le Lévétique, les Nombres et le Deutéronome] pour s’en convaincre. Dans mon exploration de la valeur de x, à la fois par l’exégèse biblique, la littérature et l’observation, je suis tombé sur une jolie surprise : la musique. Le fils de Caïn, Yuval, serait l’inventeur de la musique. C’est la lecture d’Edward Saïd et de son ami Daniel Barenboïm qui m’a mis sur cette piste avec cette création de l’orchestre israélo-palestinien. Cela m’a conduit à Jean-Sébastien Bach qui surgit sur la scène musicale allemande après la terrible guerre de Trente ans entre catholiques et réformés. Bach va jouer un rôle considérable de réconciliateur entre ces courants ennemis du christianisme avec ses cantates d’une part et sa Messe en Si d’autre part. Mais n’oublions pas que la plus belle valeur de x, le modérateur par excellence : l’Amour.
Note
1. Ndlr : L’École freudienne de Paris a été fondée par Jacques Lacan en 1964, après son départ, dite « première scission » avec la Société psychanalytique de Paris en 1953. Elle est dissoute en 1980.
Bibliographie
• Einstein, A., Freud, S., 1933. Pourquoi la Guerre ?, Paris, Rivages, 2005.
• Freud, S., 1901. Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 2001.
• Freud, S., 1913. Totem et tabou, Paris, Payot, 2009.
• Girard, R., 2011. La Violence et le sacré, Paris, Hachette.
• Haddad, G., 1984. Manger le Livre, Paris, Grasset.
• Haddad, G., 1991. Les Biblioclastes, Paris, Grasset.
• Haddad, G., 2002. Le Jour où Lacan l’a adopté, Paris, Grasset.
• Haddad, G., 2018. Ismaël et Isaac ou la possibilité de la paix, Paris, Premier Parallèle.
• Haddad, G., 2021. À l’Origine de la violence. D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud ?, Paris, Salvator.
• Saïd, E., 1978. L’Orientalisme, Paris, Points.