Des enfants qui ne parviennent pas à se réguler
Agitation dans la classe
J’effectue ma rentrée scolaire dans un nouvel établissement d’un quartier plutôt favorisé de l’Ouest toulonnais. On m’attribue un CE1 dans une école qui en compte trois, les collègues en poste dans l’école ayant une priorité de choix. J’ai déjà pratiqué ce niveau auparavant et ai apprécié le plaisir de transmettre aux élèves de cet âge (7 ans en moyenne). Dès le début, je remarque les comportements très agités de trois enfants, leur difficulté à se concentrer, écouter et suivre des consignes. Ils m’ont été confiés sans aucune information particulière sur leur dossier scolaire ou un éventuel suivi extrascolaire. Leurs parents n’ont pas jugé utile de venir me voir pour collaborer. Il est pourtant probable que ces troubles se soient déjà manifestés au Cours Préparatoire. Parmi les manifestations, un élève est constamment debout et parle sans que je lui aie donné la parole, un autre se met sous sa table tel un enfant de 2 ans, un autre encore se coupe les cheveux avec ses ciseaux. Je n’ai jamais vu cela en 27 ans de carrière et je peine à trouver en moi une tolérance particulière. Afin d’instaurer un calme nécessaire à l’enseignement, je suis amené à leur faire de nombreuses remarques. Je me retiens toutefois d’exercer sur eux une discipline traditionnelle qui consisterait à élever le ton, à infliger des sanctions car je perçois intuitivement que ces manifestations expriment quelque chose de plus profond et aussi qu’il n’y a aucune intentionnalité de leur part. C’est plus fort que leur volonté, ils ne peuvent se réguler.
Gestion de classe ou gestion des élèves perturbés, voilà un choix impossible. Le déroulement de la classe est pourtant très perturbé par cette agitation qui contamine les autres élèves gênés eux aussi par le bruit de ces enfants comme par les interruptions de mon travail causées par ces remarques répétées. Cette situation ne manque pas de réduire l’efficacité de mon enseignement et de retarder l’avancée du travail scolaire. Autre constat, parmi les autres enfants, plus de la moitié déclare avoir sommeil à 9 heures du matin. Pas franchement de quoi rendre la tâche efficace… Dans ces conditions, travailler relève de la mission impossible. Nous sommes deux enseignants à mi-temps sur cette classe et ma collègue fait le même constat. Je signale ces trois enfants dans un rapport à la psychologue scolaire.
(Re)mobiliser les parents et l’institution scolaire ?
Peu après la rentrée, nous organisons la première réunion avec les parents d’élèves pour présenter notre projet de travail pour l’année et les méthodes utilisées. La perturbation du climat de classe est évoquée sans nommer les enfants concernés mais il est impératif que les parents en soient informés. Que leurs enfants soient ou non directement concernés, ils ont certainement rapporté à leur manière ce qui se passe en classe. Le jour venu, c’est la stupéfaction. Il manque la moitié des parents à cette réunion, ce qui n’est jamais arrivé dans ma carrière. Les parents des enfants agités sont, eux, tous absents. Ma collègue et moi évoquons nos difficultés et donnons quelques recommandations de bon sens dans le but de rendre les enfants plus aptes à être réceptifs. Au passage, l’inspectrice de l’époque me reprochera de donner mon avis personnel aux parents alors que je n’ai fait que recommander un usage modéré des écrans, conseil qui a certainement heurté des familles consommatrices immodérées de ces machines. On sait aujourd’hui ce qu’il en est puisque ce phénomène est devenu un véritable enjeu de santé publique. Mais on ne pouvait en parler à cette époque¹.
Un fait inattendu
Je reviens à la classe. Au bout d’un mois, la mission d’enseignement est toujours problématique mais un fait inattendu va se produire. Un élève, parmi les très perturbés – restant constamment debout, prenant inopinément la parole, faisant tomber sans arrêt ses affaires – lève le doigt et vient à mon bureau me demander discrètement : « Maître, est-ce que je peux venir travailler à côté de vous ? » Je le nommerais Yann pour éviter toute identification. Je comprends immédiatement une sorte d’appel au secours, une demande de proximité rassurante qui lui est indispensable et j’accède à sa demande. J’apprends entre-temps par des collègues que cet enfant a son papa en prison et que sa maman pense réparer ce drame en lui offrant tous les jeux vidéo qu’il demande. Plus de doutes : Yann, soumis à une surexposition à des contenus vidéos, probablement inappropriés, et conscient à sa manière de la situation familiale à laquelle il s’adapte comme il peut, est un enfant en souffrance. Je comprends aussitôt que cette agitation, ces troubles de la concentration ne sont que langage du corps d’une âme en détresse et que c’était le seul moyen pour Yann de la manifester. Fait étonnant mais logique, le lendemain, un second enfant agité, voyant que j’ai accédé à la demande de son camarade, me demande à son tour s’il peut venir travailler à côté de moi. Je comprends alors la justesse de mon intuition qui m’a retenu de punir ces enfants. Cette retenue, ils l’ont inconsciemment perçue comme une acceptation de leur souffrance, une reconnaissance sans laquelle ils n’auraient jamais fait la démarche de faire leur demande de rapprochement physique. Je comprends que ces enfants, seuls à leur table, se sentent angoissés, en insécurité et n’ont pas l’autonomie affective des autres pour supporter cet éloignement de l’adulte.
Réponse institutionnelle et parentale
La réponse de l’institution scolaire, dans le cas présent, mérite d’être relatée. Outre des demandes d’aide à la psychologue scolaire, je me heurte à l’exiguïté des locaux. Je demande à la directrice de m’installer dans une autre classe inoccupée, beaucoup plus grande, classe où l’installation des tables de ces enfants me permettra de mieux circuler, revenir près d’eux en cas de besoin. La demande est refusée pour le motif qu’il y a une vitre cassée, aisément réparable. Pourtant, cette salle sert à d’autres activités scolaires. L’inspectrice avec laquelle j’ai l’occasion d’évoquer les difficultés de travail et le comportement de ces enfants me parle de « petits garnements ». Les parents concernés, eux, n’osent pas me rencontrer. Je comprendrai plus tard qu’en pareil cas, ils ont souvent une sorte de honte face au comportement de leur enfant et qu’ils attendent parfois un enseignant aux vertus magiques qui rendra leur enfant paisible, disons « normal ». Ils n’ont pas toujours conscience de la souffrance de leur enfant et de l’urgence de demander de l’aide. Ils ont parfois reçu des réponses semblables aux miennes quand ils se sont adressés à l’institution scolaire. Je serai amené à quitter ce poste dès octobre et ma remplaçante à mi-temps prendra le relais pour le reste de l’année scolaire. Je la reverrai en juin pour lui demander comment s’est passée l’année. Voilà sa réponse : « J’ai gueulé toute l’année », gueulé sur ces enfants en souffrance bien sûr, ce dont elle n’a aucune conscience apparemment. Voici donc les réponses que peut parfois donner l’institution scolaire. Elles se passent de commentaires. J’ose espérer qu’elles ne furent qu’un cas particulier, leur fréquence ne serait qu’un révélateur de plus de la défaillance de cette institution. Abîmés parfois involontairement par leurs familles, ces enfants ont subi une double peine à l’école. Une société qui, à travers une institution d’État, maltraite ainsi ses enfants doit se poser des questions faute de quoi, de cette ignorance, de cette incompétence et de ces lâchetés, nous aurons à en payer le prix. Dans le cas présent, les enfants, eux, l’ont payé.
Commentaires de Daniel Marcelli
J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mails avec Pascal Bini avant qu’il ne m’adresse ce texte sur lequel j’ai rebondi en lui envoyant mes commentaires. Puis il a émis l’idée d’une publication, idée tout à fait pertinente et susceptible d’intéresser le lectorat de Carnet Psy. En effet, chaque ligne de ce texte dense et riche nécessiterait de larges développements, telles que ces deux remarques incidentes : « gestion de la classe ou gestion des élèves… » ou « mon intuition m’a retenu de punir… ». Mais concentrons-nous sur quelques points :
• D’emblée, Pascal Bini ne s’arrête pas aux troubles manifestes que l’on pourrait classer dans la rubrique DSM sous l’étiquette « Troubles du comportement » (TC) plus que « Troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité » (TDA-H). Il perçoit que ces enfants ne le font pas exprès et qu’ils ne le provoquent pas directement : cet enseignant expérimenté n’analyse pas immédiatement ces manifestations comme un défi à son autorité d’enseignant… C’est un point fondamental qui conditionne la suite. Il n’en reste pas moins vrai que ces attitudes de provocation extrême témoignent toujours d’un besoin d’interpeller l’adulte mais sur le seul mode que ces enfants connaissent : la tonalité agressive.
• Passons sur la question de l’excès d’écrans, en particulier le soir, voire le matin avant l’école (manque de sommeil) qui, à l’époque de Monsieur Bini, n’était peut-être pas encore dénoncée comme aujourd’hui. Néanmoins les enseignants en percevaient déjà les effets néfastes mais se devaient de ne rien dire ! Les choses ont peut-être un peu changé sur ce point précis.
• Pascal Bini s’étonne de ne pas avoir eu d’information sur ces trois enfants : c’est un point délicat dans l’Éducation nationale ! Faut-il informer l’enseignant du parcours antérieur de certains élèves ? Si cela est indiqué lorsque l’enseignant est a priori bienveillant, cela devient problématique dans le cas contraire. D’ailleurs l’attitude de l’institution qui est décrite ensuite (« les petits garnements ! », « j’ai gueulé toute l’année ») montre combien l’information se transforme vite en stigmatisation.
• À propos de la présence des parents lors des temps de rencontre, il y aurait beaucoup à dire sur la place accordée aux parents par l’institution scolaire. Dans mon expérience au contact régulier d’enseignants, avoir la moitié des parents est déjà un bon pourcentage. Quant aux parents des enfants dits « difficiles » c’est classique : plus leurs enfants sont en difficulté avec l’école moins ils se montrent, surtout quand eux-mêmes ont un passé difficile avec l’école et qu’ils sont reçus dans la classe, lieu de disqualification pour eux. Y a-t-il dans les écoles des espaces conviviaux pour accueillir les parents et leur reconnaître une place – une légitimité – régulière ? Hélas, non…
• Un autre point crucial selon moi est que l’enseignant se « retienne » de crier et de punir. Cette capacité à se retenir est fondamentale, évitant une « déclaration de guerre » avec ces enfants. Probablement est-ce la raison qui poussera l’un des enfants à demander de venir travailler à côté de son enseignant. Demandes rapidement formulées par les autres enfants agités et qui conduisent Pascal Bini à formuler des hypothèses plus empathiques sur les racines de ces comportements. Est ainsi évitée une escalade symétrique : « il crie, je crie plus fort », laquelle conduit inéluctablement à l’aggravation puis l’exclusion. L’autorité en général, éducative en particulier, trouve sa source dans la capacité à s’empêcher, autrement dit dans la capacité à garder la main sur sa propre excitation. Chez ces enfants, le désir d’être plus proche de l’enseignant vient de là : une confiance en lui et la reconnaissance de son « autorité ». L’escalade dans les réprimandes (« gueuler sans cesse »), dans les punitions, quand bien même on les appelle « sanctions », conduit toujours à une impasse éducative.
• Un mot concernant le mi-temps des enseignants dans cette classe : comme les enfants se comportaient de la même façon avec les deux enseignants, j’en déduirais volontiers que, d’une part, cet aménagement permettait à ces enseignants de mieux les supporter sur un mi-temps et d’autre part de ne pas se sentir personnellement visés par leur comportement (défier l’autorité du Maître !). Inversement, je ne pense pas que cette discontinuité involontaire ait eu un effet particulier sur l’agitation des enfants les plus fragiles.
• Un mot maintenant sur la défiance de l’établissement et de son équipe éducative : on peut penser qu’elle vient de l’arrivée récente de ce nouvel enseignant dont l’attitude bouscule les habitudes, ce qui est tacitement établi. La confiance entre Pascal Bini et ses collègues n’est pas encore acquise, d’où le rejet de l’institution. Enfin, il faut regretter la posture idéologique de l’institution et de la société : il ne faut plus « culpabiliser les parents » ! Donc ne jamais faire la moindre remarque, y compris sur l’excès d’écrans, jusqu’à ce que la catastrophe devienne évidente… Hiérarchiquement, il est à noter que l’institution « Éducation nationale » se comporte souvent avec l’enseignant de base comme les parents avec un enfant trop exigeant ou capricieux. La demande d’utiliser une classe plus grande pour que, compte tenu des circonstances, l’enseignant puisse mieux aménager l’espace n’est pas vraiment entendue et le refus non réellement explicité. Traiter ces enfants agités de « garnements », même si c’est précédé d’un « petits » en forme de litote, n’aide pas vraiment à la compréhension de leurs difficultés.
• Pour terminer, il serait tellement plus facile de « coller » à ces enfants une étiquette en forme de diagnostic : TDA-H, TC ou TOP (Troubles oppositionnels avec provocation), que sais-je encore, permettant à l’Éducation nationale de s’exonérer de tout questionnement sur ses pratiques, de ne surtout pas incriminer un modèle éducatif parental mais in fine de faire reposer sur l’enfant, sur sa « neuro-cognition défectueuse », l’origine de ces « troubles ». En un mot en faire des enfants « troublés » là où, c’est du moins mon opinion, c’est en premier lieu la société qui l’est, « troublée » ! Mais la première version est tellement plus facile…
Note
1. Ndlr : Ces observations datent d’une dizaine d’années environ. Malgré cela, il nous a semblé que ces questionnements restaient d’actualité et méritaient, à ce titre, d’être publiés et commentés par Daniel Marcelli.