Une fumée sans feu. Quand le corps de l’analyste devient le lieu d’un trouble sans preuve
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Une fumée sans feu. Quand le corps de l’analyste devient le lieu d’un trouble sans preuve

La phrase dérobée

Je ne me souviens plus exactement de la phrase par laquelle cela a commencé. C’est peut-être déjà une partie de l’affaire. Longtemps, ce détail m’a gêné : comment raconter une scène clinique quand la phrase qui l’ouvre s’est retirée ? Un patient parlait de cigarette ou de fumée. Je ne saurais plus dire aujourd’hui s’il évoquait son rapport à la cigarette, son absence de gêne face à la fumée des autres, ou autre chose encore. Plusieurs pistes me reviennent, aucune ne s’impose tout à fait. Je pourrais reconstruire la scène, lui donner une netteté après coup, mais ce serait sans doute trahir ce qui m’en reste : non pas d’abord un énoncé, mais une atmosphère.

Je ne crois pas que cet oubli soit seulement une défaillance de mémoire. Il y a, dans l’écriture clinique, une pudeur particulière : on ne prélève pas impunément une phrase dans le secret d’une séance pour la déposer telle quelle dans l’espace public. Même lorsqu’elle revient, il faut parfois hésiter avant de la livrer. Peut-être ai-je oublié la parole exacte du patient pour ne pas la voler à la séance. Peut-être que ce qui devait rester dans le cabinet s’est retiré de mon souvenir, ne laissant disponible que ce qui pouvait être raconté : non pas son matériel, mais ce qui m’est arrivé, à moi, dans l’écoute.

L’air atteint

La scène réelle était ordinaire. Un cabinet, deux fauteuils, une séance parmi d’autres, la continuité habituelle du cadre. Rien ne brûlait. Personne ne fumait. Aucune fumée matérielle ne venait troubler l’air. Et pourtant, à mesure que le patient parlait, le cabinet m’a semblé se remplir d’une fumée dense, presque irrespirable. Je continuais à être là, bien sûr, assis à ma place, mais quelque chose dans ma disponibilité se rétrécissait. Non pas une image poétique venue après coup, mais une expérience immédiate, sensorielle, encombrante. L’air s’épaississait. La pensée perdait de son tranchant. L’écoute se troublait. Il y avait quelque chose d’un aquarium : un espace clos, saturé, dans lequel respirer devenait difficile. Une fumée sans feu.

Ce n’était pas une scène spectaculaire. C’était une séance tout à fait ordinaire. C’est cela qui m’a le plus retenu ensuite : rien n’avait changé et pourtant quelque chose, dans l’air analytique, s’était modifié.

Je l’ai pourtant frôlé, ce mot. Il venait trop facilement. Je n’emploie pas ici le mot hallucination. Il serait trop lourd, trop rapide et viendrait refermer ce qui, dans cette expérience, demande précisément à rester ouvert. Je ne peux pas dire que j’ai senti une vraie fumée. Je ne peux pas dire non plus qu’il ne s’est rien passé. Quelque chose a eu lieu dans le champ de la séance et ce quelque chose a pris la voie du corps : mon souffle, ma gêne, mon irritation peut-être, mon impossibilité momentanée à écouter comme j’aurais voulu écouter.

Ce texte ne cherche donc pas à interpréter ce patient. Il tente plutôt de raconter ce qu’un moment de séance a fait au clinicien, puis comment ce clinicien, dans l’après-coup, a essayé de ne pas refermer trop vite ce qui l’avait troublé. L’analyse de ce qui s’était passé n’a pas eu lieu dans la séance même. Sur le moment, il y avait surtout à continuer d’écouter, ou du moins à essayer. La reprise est venue plus tard, dans l’espace de la supervision, là où l’on peut accueillir ce qui a été vécu sans être immédiatement compris. Ce n’était plus alors un épisode étrange à expliquer, mais un matériel à reprendre avec ses contradictions, ses blancs, ses intensités, ses embarras, ses trous.

Perdre son adresse

Le contre-transfert, du moins lorsqu’il se présente dans sa valence inquiète, négative ou embarrassante, arrive rarement dans la noblesse des concepts. Il arrive plus souvent par les bords : une fatigue, un bâillement, une envie de détourner le regard, une impression de vide, une crispation de la gorge, une somnolence, une impatience que l’on s’empresse de moraliser ou de chasser. Ici, il prenait la forme d’une atmosphère. La fumée n’était pas dans la pièce ; elle était pourtant dans la séance. Elle ne venait pas d’une cigarette ; elle venait peut-être d’un point où quelque chose du patient, de moi, ou du lien entre nous, cessait de pouvoir se dire autrement.

Bion (1962) aide ici à ne pas mépriser ces matériaux encore sans forme, ces éléments bruts qui n’ont pas trouvé leur voie de transformation psychique. Il ne dit pas ce qu’était cette fumée ; il m’aide plutôt à rester auprès d’elle sans la dissiper trop vite.

Une première hypothèse, dans l’après-coup, est toujours séduisante : le patient fait entrer son objet dans le cabinet. Il parle de cigarette ou de fumée et cette fumée, absente matériellement, occupe l’espace. Le symptôme ne se raconte plus seulement, il modifie l’air.

Mais il faut se méfier des hypothèses trop belles. Elles donnent vite raison à l’analyste. Il aurait perçu. Il aurait capté. Son corps serait devenu l’instrument sensible d’une vérité inconsciente du patient. Cela peut arriver, sans doute. Mais c’est précisément parce que cela peut arriver qu’il faut rester prudent. Une perception contre-transférentielle n’est jamais une preuve. Elle est un indice, une formation, parfois un écran. Elle reçoit quelque chose, mais elle peut aussi défendre celui qui reçoit. Elle dit aussi quelque chose de l’histoire de celui qui écoute, sans que l’on puisse toujours savoir d’emblée quoi.

Certains travaux sur le contre-transfert corporel (McDougall, 1978) m’ont aidé à ne pas congédier ce qui s’était passé dans mon souffle ; d’autres m’ont rappelé que l’éprouvé devient dangereux lorsqu’il cesse d’être travaillé pour devenir une autorité (Denis, 2010). La fumée sans feu restait donc un événement corporel digne d’être travaillé, mais insuffisant pour conclure.

Car l’acte de fumer n’était peut-être pas la souffrance du patient. Ce n’était peut-être pas le point le plus urgent. Peut-être parlait-il de la fumée comme d’un détail, d’une chose périphérique, d’un élément presque banal dans une séance où autre chose cherchait son adresse. Et moi, pris par cette fumée, par ce qu’elle éveillait en moi de gêne respiratoire, de rejet, d’intolérance corporelle, je m’y suis peut-être accroché. Non par intérêt clinique seulement, mais comme forme de résistance de mon écoute. La fumée de cigarette, pour moi, n’est pas neutre. Elle m’incommode. Elle m’agresse. Elle me ferme la respiration. Elle pue et ce mot trivial dit peut-être mieux que d’autres la part non noble de mon éprouvé. Cette donnée personnelle ne disqualifie pas l’expérience clinique ; elle la complique. L’analyste n’est pas un appareil pur. Son corps a une histoire, ses seuils, ses répulsions, ses points d’atteinte et le travail ne consiste pas à effacer cette dimension, mais à ne pas la confondre avec le patient.

Peut-être donc que la fumée sans feu m’apprenait moins quelque chose sur son rapport à la cigarette que sur ma façon, ce jour-là, de perdre son adresse. Ce qui m’étouffait n’était peut-être pas seulement ce qu’il disait, mais la place que j’étais en train de donner à ce qu’il disait. Il arrive que l’analyste croie reconnaître. Il croit savoir où est le patient, quel est son objet, quel est son mécanisme, quelle est sa défense. Ce « je sais déjà » ne se présente pas toujours sous une forme arrogante. Il peut prendre la forme d’une sensation, d’un malaise, d’une évidence corporelle. Il peut envahir l’écoute comme une fumée.

C’est ici que Lacan (1966) est revenu comme mon garde-fou. La formule selon laquelle la résistance est du côté de l’analyste ne doit pas être transformée en slogan culpabilisant. Elle ne signifie pas que le patient ne résiste jamais, ni que toute difficulté de séance doive être imputée narcissiquement à celui qui écoute. Elle rappelle plutôt ceci : lorsque l’analyse bute, l’analyste doit commencer par interroger la place qu’il occupe dans cette butée. Ce qui résiste n’est pas seulement ce que le patient ne veut pas dire ; c’est aussi ce que l’analyste ne parvient plus à entendre, ce qu’il comprend trop vite, ce qu’il recouvre, ce qu’il transforme en phénomène pour ne pas soutenir l’acte d’écouter.

Dans cette perspective, la fumée devenait une question adressée à moi : que me permettait-elle de ne pas entendre ? Que venait-elle voiler ? Était-elle la trace d’un signifiant que le patient tenait à distance, ou le voile par lequel je me tenais moi-même à distance du patient ? La question ne se résout pas en choisissant l’un contre l’autre. Elle oblige à rester dans l’entre-deux, à supporter que le matériel soit impur, mêlé, produit par la rencontre. Peut-être la fumée était-elle alors ce « nuage de l’analyste », une variation sur le cloud of unknowing, un voile nécessaire pour ne pas être brûlé trop vite par une vérité que ni le patient ni moi ne pouvions encore nommer.

Plus tard, une autre hypothèse s’est imposée : certaines configurations transférentielles peuvent entraîner l’autre dans une confusion qui ne lui appartient pas entièrement. Il ne s’agit pas d’y voir une intention maligne, mais de reconnaître que certaines formes du lien produisent les conditions pour que quelque chose ne puisse pas être pensé.

Dans l’après-coup, on pourrait alors imaginer que la fumée tenait l’analyste loin du point de nomination. Elle brouillait l’air, empêchait l’approche, saturait la perception. Mais cette hypothèse ne vaut que si elle se retourne aussitôt vers celui qui l’énonce. Dire « le patient m’enfume » serait trop simple. Encore faut-il demander ce que cette fumée permettait à l’analyste de ne pas savoir : de sa propre irritation, de son savoir trop rapide, ou de la place qu’il donnait à ce détail.

Entre cette hypothèse d’une désorganisation induite et le rappel lacanien de la résistance de l’analyste, la fumée change plusieurs fois de propriétaire. Elle peut être pensée comme trouble du champ, attaque discrète de la capacité de penser. Elle revient aussi vers l’analyste comme résistance de son écoute. Mais Winnicott (1949), lui, m’aide à ne pas choisir trop vite. Il ne nous invite pas à résoudre immédiatement l’expérience ; il nous apprend à la supporter. À survivre à ce qui se passe dans la séance, y compris lorsque cela nous atteint dans des zones peu honorables : la haine, l’ennui, le rejet, l’impatience, l’envie d’en finir, ou la fatigue qui vient recouvrir tout cela.

Son texte sur la haine dans le contre-transfert (Winnicott, 1949) demeure ici précieux : certains affects difficiles doivent être reconnus sans être agis. Je ne chercherai pas ici à objectiver davantage ce qui, dans la séance, aurait pu soutenir cette irritation ; ce serait déjà trop livrer de la scène. La fumée qui me rendait la respiration difficile pouvait être le nom encore acceptable d’un affect plus difficile à reconnaître.

Il ne s’agit pas de transformer chaque gêne corporelle de l’analyste en aveu d’agressivité. Ce serait une nouvelle violence interprétative, tournée cette fois contre soi. Il s’agit seulement de maintenir ouverte cette possibilité : ce que j’éprouve peut être à la fois une réception et une résistance de l’écoute. Le corps de l’analyste n’est pas seulement le lieu où le patient dépose quelque chose : il est aussi le lieu où l’analyste tente, parfois, de ne pas savoir ce que ce dépôt réveille en lui.

Nos troubles

Ferenczi (1985) avait ouvert une brèche difficile : le patient perçoit parfois davantage de l’analyste que celui-ci ne le suppose. Ses silences, ses hésitations, ses affects masqués peuvent devenir pour lui un matériel silencieux. L’analyste aussi est perçu.

Dans cette perspective, la scène de la fumée pourrait se lire autrement. Peut-être n’étais-je pas seulement celui qui percevait quelque chose du patient ; peut-être étais-je aussi celui qui était perçu. Peut-être que ma gêne, mon intolérance, mon refus corporel de la fumée entraient déjà dans la séance. Peut-être que le patient parlait de ce qui « ne le dérangeait pas » précisément là où quelque chose, chez moi, était dérangé. Alors la fumée n’était plus seulement un objet psychique venu de lui ; elle devenait une négociation silencieuse autour de ce que chacun pouvait supporter de l’autre.

Je reviens pourtant au point de départ : je ne sais pas exactement ce qu’il a dit. Et je ne veux pas combler cette incertitude par une élégance théorique. Ce blanc ne relève peut-être pas seulement de la pudeur. Il tient aussi au fait que je n’étais pas extérieur à ce que je raconte : j’étais pris dans la scène, affecté par elle, peut-être même déjà perçu dans mon trouble. Ce qui peut être transmis ici n’est pas la parole exacte du patient, mais le destin de cette parole dans mon écoute, dans mon corps, puis dans mon travail d’après-coup. Peut-être est-ce cela, écrire depuis la clinique : ne pas exposer l’autre, mais exposer ce que l’autre a déplacé en nous, à condition de ne pas se prendre soi-même pour le centre de la scène.

La supervision a permis de reprendre l’expérience sans la rabattre trop vite sur une signification. Elle m’a conduit à revenir aux textes pour soutenir plusieurs hypothèses : fumée comme objet du patient, atmosphère du champ, résistance de l’analyste, pudeur du souvenir ou savoir-écran. Ensemble, elles dessinent moins une interprétation qu’une topographie du trouble.

Il y a dans certains restes de séance une force d’attraction particulière : quelque chose attire la pensée sans se livrer, aimante l’écoute tout en demeurant hors d’atteinte. Peut-être était-ce cela, aussi, la fumée : l’effet d’une attraction dont le centre reste introuvable.

Il faut accepter de ne pas savoir trop vite. La probité clinique commence peut-être là : ne pas transformer son éprouvé en vérité sur le patient, mais ne pas l’évacuer comme un simple accident subjectif. Entre ces deux facilités, il y a le travail analytique.

L’après-coup

C’est peut-être cela que j’appellerais, provisoirement, une fumée sans feu : un phénomène qui a des effets sans offrir sa cause, une perception qui ne garantit rien mais oblige l’analyste à travailler. Non pas à demander trop vite ce que cela signifie, mais à entendre ce que cette hâte même vient protéger.

Depuis cette séance, il m’arrive d’écouter autrement ces modifications presque imperceptibles de l’atmosphère. Je cherche moins vite à savoir ce qu’elles disent du patient. Je me demande d’abord ce qu’elles font à ma disponibilité : ce qu’elles neutralisent, ce qu’elles attirent, ce qu’elles me font perdre ou reconnaître trop vite. Elles ne sont pas des preuves, mais des alertes discrètes du cadre vivant.

La fumée sans feu ne demandait peut-être pas d’être dissipée. Pas tout de suite.

Bibliographie

• Bion, W. R., 1962. Aux Sources de l’expérience, Paris, Puf, 1979.

• Denis, P., 2010. Rives et dérives du contre‑transfert, Paris, Puf.

• Ferenczi, S., 1985. Journal clinique, janvier-octobre 1932. Paris, Payot.

• Lacan, J., 1966. « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », Écrits, Paris, Seuil.

• McDougall, J., 1978. Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard.

• Winnicott, D. W., 1949. « Hate in the Counter-Transference », International Journal of Psycho-Analysis, 30.