Introduction
Lorsque, à 50 ans, on reprend des études de psychologie dans le Département d’études psychanalytiques d’une université parisienne, l’expérience est passionnante, a fortiori quand on est soi-même psychanalyste et enseignant à l’université. Parmi les auteurs classiques enseignés, un seul n’est jamais convoqué : Wilhelm Reich. Pourtant excessivement prégnant dans les années 1960 et 1970, il est devenu un paria alors qu’il est, entre autres, l’auteur d’un livre important, La Psychologie de masse du fascisme (1933), une analyse inédite de l’émergence des régimes autoritaires en Europe au tournant des années 1930 articulée à ses fondements psycho-sexuels. Qui a fait mieux parmi les psychanalystes ? Notre propos n’est en aucun cas un hommage à Reich (et au « freudo-marxisme »), qui aurait ri d’une telle déférence et révérence académiques, lui qui en 1933 se battait dans les rues de Berlin avec le « Bloc rouge » contre les SA, la même année où Carl G. Jung (pourtant citoyen suisse) prenait ses fonctions à la tête de la Société allemande de psychothérapie aux côtés du Dr Göring, le cousin du Feld-maréchal. L’objet de ce texte est plutôt de montrer la pertinence, dans le contexte nouveau, d’une réflexion indissociablement psychanalytique et sociologique à travers le concept de « colonisation mentale », à la manière d’une mise au travail de Reich et d’une invitation à refaire autrement son geste de pensée.
Un regain général du désir d’autorité
Nous vivons le temps d’un regain planétaire de l’autoritarisme en politique : aux États-Unis (avec Trump), en Europe (avec Poutine et Meloni, parmi d’autres), en Chine, sans compter la poussée constante des extrêmes droites dont le succès international consiste à mettre à l’agenda politique la possibilité collective d’un Surmoi renforcé. La puissance de cette rehausse surmoïque exprime sans doute un besoin d’ordre et de stabilité, aussi la nécessité de se doter de chefs capables de maintenir la cohésion nationale dans le contexte incertain d’une mondialisation en permanente évolution. Le phénomène en dit long sur la visée du désir collectif d’autorité, en deçà du vernis policé et civilisé de l’adulte, où se loge l’enfant. Nous n’aimons pas notre état de liberté dans nos démocraties avancées, alors même que nous prétendons sans cesse vouloir nous libérer de toutes les soi-disant assignations sociales qui entraveraient notre subjectivité. Le diagnostic d’Erich Fromm (1941) sur « la peur de la liberté » s’est peut-être aggravé : nous haïssons secrètement la liberté, à mesure et dans le mouvement même de l’émancipation des mœurs. Il fallait le talent de cette première génération des théoriciens de l’École de Francfort, Fromm et Adorno en particulier, pour identifier après-guerre dans la « société ouverte » par excellence des États-Unis, le déferlement d’une « personnalité autoritaire » (Adorno, 1950), par ces intellectuels juifs qui savaient de quoi ils parlaient, eux qui avaient fui le nazisme et le stalinisme.
Les psychanalystes et les sociologues actuels ne nous aident pas beaucoup pour penser cette période inédite de renforcement surmoïque, alors que Reich (1927), ce fou qui mettait ses patients dans des machines pour les recharger en « orgone » à visée de capacitation orgasmique, se sentirait comme un poisson dans l’eau. D’ailleurs, sa clinique psychothérapeutique accompagne les tourments du sujet contemporain « libéré » en contrepoint de son désir surmoïque renforcé : le constat d’une « cuirasse caractérielle » (Reich, 1933) est à l’origine de la plupart des thérapies nord-américaines de relaxation visant à forer directement le symptôme par le corps pour en évacuer la tension somatique, avec des hypothèses assez proches du Ferenczi (1930) de « Principe de relaxation et néocatharsis ».
Nos psychanalystes sont plus univoques lorsqu’ils mettent en avant une « clinique contemporaine » qui serait sous-tendue par la chute de la fonction paternelle, identifiant les errances subjectives avec leur lot de nouvelles pathologies de la liberté, en particulier les états-limites. Très bien mais comment, dans ce cadre, appréhender la dialectique du désir d’autorité ? La clinique post-lacanienne s’est fait une spécialité dans le repérage de ces « nouveaux modes de jouir », au risque de prétendre réparer la subjectivité en déréliction supposée par on ne sait quelle ingénierie du Nom-du-Père réhabilité. Dans un livre impeccable, La Civilisation post-œdipienne, Moustapha Safouan (2018) incitait à prendre acte de la nouvelle clinique, tout en se méfiant de nos propres fantasmes d’assomption symbolique rédemptrice. C’est effectivement à l’intérieur de cet équilibre heuristique qu’il s’agirait de retravailler le fameux « axe vertical » mis en exergue par Freud (1921) dans Psychologie des foules et analyse du Moi, verticalité certes ébranlée mais qui n’a pas été évacuée pour autant dans son importance subjective par la fluidité supposée du monde social.
Reconnaître, sur le volet sociologique, l’anomie croissante dans la modernité capitaliste (à la suite d’Émile Durkheim qui identifiait un affaissement historique des normes contraignantes pesant sur les individus) ne signifie pas entériner l’idée d’un individualisme victorieux au sens de l’émergence d’un sujet qui serait désormais dégagé de tout désir d’hétéronomie, c’est-à-dire de régulation exogène. C’est pourtant ce que prétend toute une tradition de pensée libérale nord-américaine, initiée par David Riesman (1950) et Christopher Lasch (1979), importée en France par Gilles Lipovetsky (1983) et Michel Crozier (1986), en particulier. Le succès remarquable, au-delà du cercle des sociologues, des thèses récentes de Zygmunt Bauman (2011) sur la « société liquide » est symptomatique d’une telle aporie : au moment où Bauman caractérise nos sociétés par leur horizontalité structurelle (la fameuse « liquidité »), se déploie sous nos yeux la verticalité du néo-libéralisme autoritaire que nous définissons comme ce nouveau moment d’illibéralisme socio-politique dans nos démocraties avancées qui articule l’accentuation de l’individualisme avec des formes nouvelles d’autoritarisme dans la régulation politique (Muhlmann, 2023).
La colonisation mentale
Comment, dès lors, penser cette réalité dans sa globalité, c’est-à-dire en prenant la mesure de son ambivalence ? Certainement pas en pathologisant les personnalités au pouvoir, comme cela se fait communément à propos de Trump, car au-delà de l’imprécision clinique propre à un tel exercice spéculatif, celui-ci désaccorde ce qui doit précisément être pensé dans sa totalité, entre ce qui relève de la caractérisation du politique et l’ensemble social dans lequel elle s’inscrit. Le concept de colonisation mentale que nous proposons (Muhlmann, 2021) prend acte de l’hégémonie désormais totale du mode de domination capitaliste jusqu’au cœur de la subjectivité profonde et des fonctionnements psychiques, et permet une telle approche unitaire. Ce concept désigne une mutation anthropologique. Les manières dont nous pensons, vivons, habitons notre corps et notre esprit ont été transformés en fonction d’une aliénation devenue générale : pas seulement l’état de subordination salariale, mais aussi la nécessité croissante de considérer les autres comme des concurrents dans la lutte pour la survie sociale, ainsi que le réflexe permanent de courir derrière l’objet-consommation, nous ont modifiés en profondeur. En modelant la vie économique, la logique du mode de production capitaliste a envahi l’ensemble du champ social, pas seulement parce que les grands secteurs d’activité de la vie sociale (l’information, les loisirs, les services divers et variés…) obéissent désormais à la loi de l’offre et de la demande, mais parce que la logique du fonctionnement de l’entreprise est devenue le prototype de la manière dominante d’être au monde : échange et négociation, esprit de calcul, utilité et instrumentalité définissent les coordonnées naturelles de nos façons d’agir, de penser et d’interagir avec les autres.
Le capitalisme est devenu un régime de vie et d’emprise subjective, au-delà du seul fait économique. La distinction entre vie privée et monde du travail que Jürgen Habermas (1962) croyait éternelle a volé en éclats, comme en témoigne encore récemment et de manière concentrée l’accélération du télétravail lors du confinement global consécutif à la crise sanitaire du Covid ; non seulement le temps libre est de plus en plus colonisé par le travail, mais l’animal laborans est bien souvent préoccupé par lui, même en dehors des heures de travail effectives. Si la logique de l’économie a pu devenir à ce point le paradigme dominant de la vie sociale et psychique, c’est parce qu’à l’intérieur de l’entreprise, la mobilisation de la subjectivité est devenue la ressource essentielle de la performance économique.
Il s’est passé quelque chose avec la fin du modèle productif fordiste à partir des années 1980. Jusque-là, les sujets étaient des ressources humaines luttant au corps‑à-corps avec l’hétéronomie de gestion : face au pouvoir et à la direction, ils tentaient de se protéger, s’organisaient, inventaient des solidarités parallèles. À l’intérieur du nouveau modèle d’entreprise qui s’impose, la mobilisation subjective est devenue la matière première de la performance organisationnelle, en d’autres termes les êtres humains sont devenus eux-mêmes une extension du capital. Dans ce monde que nous qualifions pour cette raison de capitalisme avancé, le rapport de soi à soi change fondamentalement : que peut-il rester de distanciation psychique lorsqu’il n’y a plus d’au-dehors, autrement dit lorsque les forces profondes du sujet sont engagées dans le travail quotidien et que les managers se muent en directeurs de conscience ?
Il faut donc partir du travail, comme Marx nous y invite, mais en le considérant comme un espace de condensation et de frustration. D’une part, les rapports de production sont des rapports de pouvoir qui concentrent aussi des effets d’ordre, de sujétion psychique, de l’idéologie, bref tout ce que le marxisme classique avait tendance à attribuer aux superstructures hors du lieu de l’économie ; or il se joue désormais, dans l’espace productif, un effet de totalisation socio-psychique sur la base de la mobilisation managériale de l’investissement des forces profondes du travailleur et de sa subjectivité active. D’autre part, cette concentration productive est précisément ce qui fait trait d’union avec l’ensemble social, par le biais d’un bouclage subjectif entre la production et l’espace de la consommation, et d’une dérivation d’un reste libidinal qui s’investit dans l’érection de figures politiques d’autorité en homologie avec la direction capitaliste sur le lieu du travail. La convoitise et la conquête de l’objet d’achat abaissent la tension psychique, délestent l’angoisse, et stabilisent temporairement le narcissisme, en offrant au sujet une rétribution bien réelle qui donne l’illusion de la satisfaction et relance l’effort de travail. Mais cette voracité systémique est intimement liée à la situation de subordination au travail et à la souffrance, qui justifie psychiquement, peut-être en résonance avec la néoténie et ses conséquences sociales (Lahire, 2023), la nécessité de figures politiques d’autorité féroces.
Persistance et transformation du Surmoi
Reich n’a pas été en situation de penser la domination dans le contexte de la société de consommation qui émerge après-guerre. D’une certaine manière, dans le capitalisme avancé, la fonction d’autorité se maintient par son renouvellement, ainsi qu’on l’observe à travers l’évolution des formes de management d’entreprise. L’organisation du travail transite historiquement, pourrait-on dire, d’un mode de commandement autoritaire paternel à un semblant maternel de gratification et de plaisir. Le style de commandement dans l’entreprise affiche davantage de bienveillance, de soft power constitué d’une préoccupation affichée pour le bien-être des salariés, au service de la performance. L’autorité se déplace d’une figure surmoïque paternelle vers un archétype plus maternant, avec un semblant de bonne volonté gestionnaire afin de gagner toujours plus en performance organisationnelle par mobilisation de la ressource subjective. En somme, le pouvoir et la stature du Commandeur (telle qu’elle apparaît dans la scène finale de Dom Juan) cèdent la place à celle du coach, avec un travailleur sommé de s’accomplir au travail, d’y trouver plaisir, autonomie (empowerment) et réalisation de soi. L’impératif de la jouissance se prolonge dans l’acte de consommation, avec le renouvellement incessant des plaisirs ordonné selon un flux pulsionnel où le travailleur-consommateur est tel un enfant narcissique insatiable, en quête inlassable de gratification parentale, poussé par l’illusion de la complétude de soi par satisfaction objectale.
Notre hypothèse quant au destin du Surmoi est que la réémergence actuelle de grandes figures politiques d’autorité est paradoxalement le corrélat de cette transformation des fonctionnements capitalistes. D’un côté, une intériorisation toujours plus totale des normes de production et d’achat, par contraste avec un monde où prévalait la rugosité du rapport à la Loi. De l’autre, la projection libidinale sur des chefs qui rendent ce monde de satisfactions possible. Dans l’alliance nouvelle qui se joue entre les forces du Ça et du Surmoi, entre la voracité de la jouissance et la férocité, les formes de l’autorité politique se reconfigurent. La caractéristique bigarrée d’un Trump, s’affichant à la fois dominant et protecteur du peuple, et qui use d’un langage simple et rassurant comme pour les enfants (« bon et mauvais », « gentil et méchant », « ami ou ennemi ») trouve peut-être là ses rudiments d’explication.
Bibliographie
• Adorno, T., W., 1950. Études sur la personnalité autoritaire, Paris, Allia, 2007.
• Bauman, Z., 2011. Culture in a Liquid Modern World, Cambridge, Polity.
• Crozier, M., 1986. État moderne, État modeste, Paris, Fayard.
• Freud, S., 1921. « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
• Fromm, E., 1941. La Peur de la liberté, Paris, Les Belles Lettres, 2021.
• Habermas, J., 1962. L’Espace public, Paris, Payot, 1988.
• Lahire, B., 2023. Les Structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte.
• Lasch, C., 1979. La Culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Paris, Climats, 2000.
• Lipovetsky, G., 1983, L’Ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard.
• Muhlmann, D., 2021. Capitalisme et colonisation mentale, Paris, Puf.
• Muhlmann, D., 2023. Où va la France de Macron ? Dynamique du capital et luttes sociales, Paris, Puf.
• Reich, W., 1927. La Fonction de l’orgasme, Paris, L’Arche, 1997.
• Reich, W., 1933. La Psychologie de masse du fascisme, Paris, Payot, 1999.
• Reich, W., 1933. L’Analyse caractérielle, Paris, Payot, 2006.
• Riesman, D., 1950. La Foule solitaire, Paris, Arthaud, 1964.